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Adhésion de la Finlande à l’Union Européenne en 1995

Adhésion de la Finlande à l’Union Européenne en 1995

Paysage estival de Finlande, pays dont 68% du territoire est occupé par des forêts. CREDIT PHOTO : @Pixabay.

Depuis le 1er Juillet 2019, la Finlande préside le Conseil de l’Union Européenne. C’est la troisième fois qu’elle en assure la présidence depuis son adhésion à l’Union Européenne, en 1995, avec l’Autriche et la Suède. La Finlande, par le biais de ses représentants, semblent s’impliquer particulièrement dans l’approfondissement de l’intégration européenne. En effet, lors de sa première présidence, le Conseil Européen de Tampere du 15 et 16 octobre 1999 avait notamment permis de fixer les modalités d’élaboration de la Charte des droits fondamentaux (Olivi, B., & Giacone, A. ; 2007). Dès son adhésion, Alfred Grosser (1995) montre que la Finlande veut renforcer la coopération avec les pays nordiques d’une part, et d’autre part avec les pays baltes, pour une future entrée dans l’Union Européenne. Enfin David Arter indique que le référendum portant sur l’adhésion de la Finlande à l’Union Européenne du 16 octobre 1994, obtient le score le plus important par rapport aux trois pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande). 

Tout porte à croire que la Finlande est un pays fortement en faveur de la construction européenne depuis son adhésion. De plus, elle est souvent présentée comme modèle, dans plusieurs domaines, comme l’éducation, l’état-providence ou encore l’environnement. Cette perception d’un modèle de réussite ne s’applique pas qu’à la Finlande. On retrouve les mêmes perceptions vis-à-vis de la Suède ou encore de la Norvège (qui ne fait pas partie de l’Union Européenne). De plus, il est fréquent en France, d’utiliser le terme de « pays scandinaves » afin de symboliser les pays au Nord de l’Europe, qui partageraient un destin commun. Pourtant, la Scandinavie désigne une région culturelle et historique spécifique, constituée du Danemark, de la Norvège et de la Suède. La Finlande, bien que partageant une frontière commune avec la Suède à l’Ouest, et avec la Norvège au nord, n’en fait pas partie. 

En effet, le territoire de la Finlande actuelle a été sous domination suédoise, jusqu’en 1809. Les ancêtres des Finlandais actuels était pour la plupart organisés en tribus, sans véritable cohésion politique. Ils n’avaient pas non plus de tendances belliqueuses, contrairement aux Vikings de Suède. A partir de 1809 et jusqu’en 1917, la Finlande passe sous domination russe. Ce n’est qu’à la moitié du 19ème siècle qu’un sentiment commun d’appartenance à une nation finlandaise commence à émerger, dans ce qui était le Grand-Duché de Finlande. En 1917, en pleine révolution russe, la Finlande déclare son indépendance. Cependant, elle devra faire face à la Russie au cours de la Seconde Guerre mondiale après avoir refusé aux Soviétiques l’accès au territoire finlandais pour protéger la ville de Léningrad (actuelle Saint-Pétersbourg). Alors que le pays ne souhaite pas s’engager dans le conflit, l’Union Soviétique envahit la Finlande lors de la « Guerre d’Hiver » (30 novembre 1939 – 13 mars 1940). Peu après débute ce qu’on appelle la « guerre de continuation », durant laquelle la Finlande s’allie à l’Allemagne nazi, pour s’attaquer à l’U.R.S.S. et récupérer sa souveraineté. C’est pourquoi, le 10 février 1947, la Finlande signe le traité de Paris. Elle est amputée de plusieurs parties de son territoire, au profit de la Russie, notamment la Carélie. 

Enfin, la Finlande se déclare pays neutre durant la Guerre Froide, pourtant perdurent les suspicions d’une influence russe, de la part des pays de l’Ouest. Le maréchal Mannerheim, président de la République finlandaise entre le 4 août 1944 et le 8 mars 1946 déclare à propos de la Guerre D’Hiver : 

« Les Finlandais ont montré que la correcte localisation de leur pays se trouve dans l’Ouest de l’Europe » (Moisio, S. ; 2008).  

Martti Ahtisaari, président entre 1994 et 2000 commente pour sa part l’adhésion de son pays à l’Union Européenne, en disant que la Finlande, rejoint de nouveau « la correcte famille des nations », et renforce son rôle international.  

C’est pourquoi, pour tenter de comprendre l’adhésion de la Finlande à l’Union Européenne, il convient de revenir sur son histoire durant la Guerre Froide, et comme s’interroge Sami Moisio (2008), se demander ce qu’il s’est passé durant la Guerre Froide, pour que des dirigeants finlandais se réfèrent à une « correcte famille des nations », pour symboliser l’Europe Occidentale.  C’est l’occasion d’aborder les perceptions des européens vis-à-vis de la Finlande et la perception des dirigeants finlandais de la position de leur pays, ainsi que ce que peut représenter l’Union Européenne pour le pays avant l’adhésion en 1995.

I. La Finlande pendant la période correspondant à la Guerre Froide : Entre « Est » et « Ouest » ?

De par sa position géographique, la Finlande a endossé un rôle particulier durant la Guerre Froide et plus généralement en Europe. En effet, le pays partage 1269 km de frontière commune avec l’U.R.S.S., à l’est. 

Durant la Guerre Froide, la Finlande suscite de nombreuses interrogations, notamment de la part des pays d’Europe de l’Ouest, en raison de sa politique étrangère et de son choix d’une politique de neutralité. En effet, d’autres pays font le choix de la neutralité, à l’instar de l’Autriche, qui la déclare en 1955 (A. Schmidl, 2016). En 1961, 25 pays signent à Belgrade (principalement des anciennes colonies Européennes) une déclaration de « non-alignement ».  Cependant la politique de neutralité finlandaise est différente. Comme le montre les auteurs de l’ouvrage The Cold War and the politics of history, publié en 2008 :

 « La conceptualisation de la neutralité et ses politiques associées variant dans chaque état neutre, et dépends de l’histoire individuel de l’état, ainsi que sa situation culturelle, politique, économique, historique et géostratégique ».

Il apparaît donc que si la Finlande adopte une politique de neutralité, elle s’est donc construite dans un contexte particulier, celui de la Guerre Froide, mais aussi du fait que la Finlande doit payer des réparations à l’U.R.S.S., en tant que pays perdant de la Seconde Guerre mondiale.

A. Construire la paix et de bonnes relations avec l’U.R.S.S. au sortir de la Seconde Guerre mondiale (1944 et 1956)

Après 1945, le principal souci pour la Finlande est de protéger sa souveraineté territoriale. Le pays est encore relativement jeune (27 ans en 1944), contrairement à d’autres pays européens et a déjà connu une invasion soviétique durant la guerre d’hiver. De plus, le pays doit selon Jason Lavery (2006) s’accommoder à la puissance Soviétique. C’est selon lui « la seule possibilité pour maintenir l’indépendance nationale ». Pour cela, le nouveau président de la République Carl Gustaf Emil Mannerheim réoriente la politique étrangère Finlandaise pour établir un traité d’armistice avec l’U.R.S.S. En Décembre 1944, la Finlande s’engage à rembourser l’équivalent de 300 millions de dollars (valeur de 1938) à son voisin. Elle se spécialisera d’ailleurs, pour rembourser l’U.R.S.S. dans l’industrie lourde, avec l’exportation de biens industriels. Pour Sami Moisio (2008), cela amènera ironiquement la Finlande a développé une industrie capitaliste similaire à celle des pays européens Occidentaux. En 1948, sous l’impulsion du président de la République J.K. Paasikivi, la Finlande signe un traité avec l’U.R.S.S. Il s’agit de l’accord d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle. 

Commence alors des années de suspicions envers la position de la Finlande, principalement de la part des pays de l’Europe de l’Ouest, mais aussi de la Russie, et de son choix de « camp ». En effet la Finlande ne rejoint ni l’O.T.A.N. en 1949 alors que la France ou encore la Grande Bretagne rejoignent l’alliance militaire. De même, elle ne bénéficie pas du Plan Marshall en 1947-1948. Elle ne fera pas non plus partie du conseil de l’Europe, institué le 5 mai 1949, et ne participera pas aux premières étapes de la construction européenne (C.E.C.A. traités de Rome). De plus, suite à la défaite lors de la deuxième guerre Finlande, les Soviétiques ont une base militaire en Finlande jusqu’en 1956, sur le territoire de Porkkala. Pour J.K. Paasikivi, qui tente de construire une politique de neutralité, la base constitue une « ombre » pour cette politique de neutralité. Tout cela semble attiser les suspicions envers la Finlande de la part des pays Occidentaux. La Russie a pu aussi regarder la Finlande avec suspicion sur sa position, lorsqu’elle fournit des informations à la Commission économique pour l’Europe des Nations unies, pour le comité des transports (Allison, R. 1958). 

Finalement, comme l’énonce K. Törnudd (2005), la Finlande, après la guerre ne peut rejoindre une alliance de l’Ouest, à cause des réparations dues à l’U.R.S.S. et la base militaire de Porkkala.

B. Une politique de neutralité finlandaise à partir de 1956 

Grâce aux bonnes relations avec l’U.R.S.S., la Finlande peut commencer réellement à développer une politique de neutralité entre les deux blocs, à partir de 1956, lorsque les Soviétiques quittent la base de Porkkala et que Urho Kekkonen devient président, durant 25 ans. Urho Kekkonen poursuit la ligne politique adoptée par J.K. Paasikivi, en s’adaptant au contexte du « non-alignement » et de la neutralité, ainsi qu’à la coexistence pacifique. Les historiens appellent en général cette période la « ligne Paasikivi-Kekkonen », pour décrire la promotion de relations bilatérales avec la Russie, ainsi que l’autonomie de la Finlande vis-à-vis de son voisin. En effet, Nikita Khrouchtchev ne proposera pas à la Finlande de rejoindre le pacte de Varsovie. Ensuite, Urho Kekkonen semble aussi un rôle important pour désamorcer des crises avec l’U.R.S.S. (Voir l’ouvrage de Lavery, J. E. publié en 2006 The History of Finland. Il rencontre directement Khrouchtchev à la suite d’une crise que l’on nomme en Anglais Night Frost Crisis (que l’on pourrait traduire par la « crise du gel nocturne »), en 1959, puis en 1961 lors de la Note Crisis (« la crise des notes »). 

En 1957, Nikita Khrouchtchev déclare à propos du traité signé en 1948 (l’accord d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle) que c’est le premier document de droit international où la neutralité de la Finlande est exprimée En effet le préambule de ce traité énonce « le désir de rester en dehors des intérêts conflictuels des grandes puissances ». Pour Allison, R. il s’agit plutôt d’une intention qu’une base légale. Avec la reconnaissance de la part de l’U.R.S.S., la Finlande entreprend aussi dans les années 60 des politiques pour éduquer le public à propos de la démocratie et la neutralité. Les auteurs de l’ouvrage The Cold War and the politics of History, publié en 2008, montre la création de sous-comités et d’association pour éduquer les Finlandais sur cette thématique.

La Finlande tente aussi d’être un « pont » entre l’Est et l’Ouest dans les années 70. Entre 1969 et 1972, plusieurs discussions internationales auront lieu à Helsinki pour préparer les accords de désarmements SALT I. De même, une conférence internationale a lieu sur la pollution en mer Baltique en 1974. Enfin ce qui est considéré par certain historien comme le pic de la neutralité Finlandaise est la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, qui aboutit en 1975 sur la signature des accords d’Helsinki.

Finalement cela montre la difficulté durant la guerre froide pour la Finlande d’être perçu comme un pays neutre, malgré des initiatives internationales. Des embryons de neutralité semblent apparaître dès l’accord d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle en 1948. Mais cela n’est pas suffisant, sans une politique étrangère en faveur de cette neutralité et une éducation des Finlandais à ce sujet. Cette neutralité dépend d’une reconnaissance de la part de la Russie mais aussi des pays Occidentaux. Or le pays pourrait être victime d’un stigmate dans les pays Occidentaux d’Europe de l’Ouest, celui de la Finlandisation.

C. Essayer de faire reconnaître la neutralité face au stigmate de la Finlandisation

Jason Lavery (2006) estime « que la diplomatie finlandaise durant la guerre froide a consisté à essayer de convaincre le reste du monde que l’U.R.S.S. n’a pas eu une influence extraordinaire en Finlande ». Cette phrase pourrait résumer ce que signifie le terme de Finlandisation qui se diffuse durant les années 60 dans les pays d’Europe de l’Ouest, mais qui a aussi été utilisé dans la recherche académique. Il désigne l’influence insidieuse d’une grande puissance sur un petit pays. Ainsi, la Finlande, dans la carte mentale des européens de l’Ouest a pu être perçu comme une « zone grise » pour Allison, R. (1985). En effet, bien que la Finlande ne fasse pas partie du conflit de la guerre froide, elle est plus ou moins sous l’influence de l’U.R.S.S. Pour Sami Moisio (2008), cela signifie que la Finlande n’est plus un état indépendant, et qu’il ne fait pas partie du « bloc de l’ouest » en raison notamment de son attitude passive vis-à-vis de l’intégration européenne. Ce stigmate prend aussi sa source, selon le même auteur, dans l’analyse du commerce étranger de la Finlande, qui serait plutôt vers l’U.R.S.S. et les démocraties socialistes européennes. Ce terme aurait aussi été diffusé en raison d’une certaine peur de l’U.R.S.S. et de son influence grandissante en Europe par des journalistes, diplomates et politiciens. 

Pour faire face à ce stigmate, durant les années 1960-1962, Urho Kekkonen fait une série de visites pour tenter de convaincre le monde Occidentale de sa neutralité. En 1961 les gouvernements Britanniques et Américains la reconnaisse, puis en 1962 le gouvernement Français aussi (Allison, R.1985). 

Pourtant comme le montre Sami Moisio (2008) et Pauliina Raento dans l’introduction de l’ouvrage Nation, state and identity in Finland¸le stigmate de la Finlandisation a durablement marqué la Finlande, ses dirigeants, ou encore les membres de ses partis politiques, si on étudie le débat sur l’adhésion de la Finlande à l’Union Européenne en 1995. 

II. La Finlande dans l’intégration européenne : une accélération à la fin de la Guerre Froide ? 

En 1995, donc, la Finlande rejoint l’Union Européenne et accepte l’acquis communautaire. Elle montre aussi un souhait d’approfondir l’union économique et monétaire dès son adhésion, notamment avec l’adoption de la monnaie unique. En 1995, le pays semble prospère économiquement et développé, à l’instar de ses voisins nordiques, et des autres pays de l’Union Européenne. Elle est pourtant touchée par une récession en 1992 et certaines difficultés économiques émergent, comme une augmentation du chômage, un début de crise de l’état-providence ainsi qu’une baisse du PIB (Sami Moisio, 2008). 

La période correspond aussi à la fin de la guerre froide, et la chute du mur de Berlin en 1989 semble changer la donne en Europe, vis-à-vis de l’intégration notamment, des anciennes démocraties socialistes et populaires, à l’Est de l’Allemagne (République Tchèque, Hongrie) ou encore des pays Baltes. En effet, la Finlande n’est plus un Etat frontalier d’un pays à l’idéologie militaire forte à parti de 1991). Ainsi il semble que la politique de neutralité ne soit plus la politique étrangère nécessaire à adopter.

Enfin en mars 1992, Esko Aho, premier ministre Finlandais entre 1991 et 1995, lors d’une conférence au collège de l’Europe, se déclare prêt à accepter le traité de Maastricht et l’Union Européenne. Le 1er Février 1993, l’ouverture des négociations a lieu. Le 21 décembre 1993, le secrétaire des affaires étrangères, Heikki Haavisto déclare aussi que la Finlande est prête à participer activement à l’union européenne, notamment pour la politique de défense et de sécurité commune (le pilier PESC introduit par le traité de Maastricht), comme le montre David Arter (1995). 

A. Des signes d’un rapprochement économique avec les pays européens de l’Ouest jusqu’en 1995 : l’argument rationnel de l’intégration

Pour certains, l’argument rationnel de l’intégration européenne est mobilisé, notamment par Paavo Lipponen, dans l’introduction de l’ouvrage Finland in the European Union¸publié en 2004. Paavo Lipponen a notamment été premier ministre de la Finlande entre 1995 et 2003. Il déclare, en préface de ce livre, la forte valeur dans la stabilité économique et politique qu’apporte une adhésion à l’Union Européenne pour son pays.

En effet bien avant l’adhésion de la Finlande à l’Union Européenne, la Finlande développe déjà un rapprochement économique avec les pays de l’Ouest, notamment de la Communauté Economique Européenne (C.E.E.). Selon Allison, R. (1985) dans les années 70, il y a bien plus de commerce avec les pays de l’Ouest que l’U.R.S.S. Depuis 1961, la Finlande fait d’ailleurs non pas partie de la C.E.E. mais est un membre associé de l’association européenne de libre-échange, (A.E.L.E.) où se trouve notamment depuis 1960 le Royaume-Uni ou le Danemark. Ces derniers intégreront par ailleurs la C.E.E. en 1973. L’A.E.L.E. est une institution inter-gouvernementale et économique visant à favoriser le libre-échange entre ces pays membres, mais se distingue de la C.E.E. qui elle, a un objectif aussi politique. Durant les années 70, donc, la Finlande continue à sécuriser son marché avec l’ouest, en signant en 1973 un accord de libre-échange, cette fois avec la C.E.E.

Durant les années 80, le pays devient plus prospère et devient un membre à part entière de l’A.E.L.E. en 1986, puis rejoindra enfin le Conseil de l’Europe, en 1989. En 1990 commence aussi des discussions qui aboutiront en 1992 à la signature d’un accord de libre échange et de libre circulation des hommes, capitaux et services entre l’A.E.L.E. et la C.E.E., créant ainsi l’Espace Economique Européen. La Finlande est de plus en plus intégrée avec les pays de la C.E.E. qui devient, à la suite de la signature du traité de Maastricht, l’Union Européenne. Bien entendu, cet argument rationnel de l’intégration, se basant sur des réalités économiques, et aussi possible grâce à un affaiblissement de l’U.R.S.S. dans les années 80 et des signes qui semblent annoncer un changement de perspective vis-à-vis de l’U.R.S.S. Ainsi, en 1983, la Finlande propose la création d’une zone dénucléarisée en Europe, puis en 1989, année de la chute du mur de Berlin, elle multipliera les rencontres internationales. Enfin en 1992, la Finlande pose sa candidature pour adhérer à l’Union Européenne, avec d’autres pays de l’A.E.L.E. comme la Suède, l’Autriche (qui la rejoindront en 1995) ainsi que la Norvège et la Suisse (qui refuse d’adhérer à l’Union Européenne par référendum).

Ainsi ce serait donc plutôt pour approfondir cette intégration économique qui a été développé progressivement dans les années 70 avec d’autres pays européens (de la C.E.E. et l’A.E.L.E.) que la Finlande rejoint inévitablement l’Union Européenne en 1995, à l’instar de son voisin Suédois ou de l’Autriche. Sami Moisio (2008) met en garde sur cette lecture. En effet, il montre que les arguments conventionnels avancées pour rejoindre l’Union Européenne sont généralement les gains matériels, à savoir les bénéfices économiques, la stabilité économique ou encore des arguments de sécurité et de paix. L’adhésion à l’Union Européenne serait donc une opportunité pour un pays exportateur, comme la Finlande. 

Pour Sami Moisio, il s’agit aussi de considérer l’intégration européenne comme un « jeu d’identité ». Ce n’est pas simplement une question d’intérêts mais aussi une question de reconnaissance de l’identité narrative d’un Etat. Si cette identité narrative n’est pas reconnue, alors l’identité d’un Etat semble incomplète. C’est pourquoi il convient aussi de mettre en lumière le stigmate de la Finlandisation, qui joue un rôle structurant lors de la campagne pour le référendum d’adhésion de 1994 en Finlande.

B. Adhérer pour se sortir définitivement du stigmate de la Finlandisation et renforcer la position internationale du pays

Comme nous l’avons vu précédemment, le stigmate de la Finlandisation est un héritage de la guerre froide. Il apparaît difficile de classer le pays dans une distinction rigide entre l’Est et l’Ouest. Toute une rhétorique va être développé, comme le montre Sami Moisio (2008) sur la position géographique du pays et son identité, durant les années précédant le référendum d’adhésion de 1994. Cette rhétorique va notamment être développé par un nombre restreint d’acteurs politiques influents, une cinquantaine tout au plus, et va être soutenu par certains journaux nationaux comme Helsingin Sanomat (principal quotidien national) ou Turun Sanomat (le quotidien de la ville suédophone de Turku, à l’ouest du pays. Sami Moisio (2008) estime que l’histoire politique de la Finlande pourrait se résumer comme une lutte entre deux grandes écoles géopolitiques, autour desquelles s’organisent les partis politiques (on retrouve ici l’idée de clivages au sens Lipset et Rokkan, dans un ouvrage paru en 1967). L’opposition se structure entre les « Nationalist-realists » et les « western-liberalists ». Les premiers se disent conscient de la position géopolitique du pays, soutiennent la neutralité et le non-alignement pour garantir la sécurité du pays. Ils dominent notamment la politique Finlandaise jusqu’à la fin de la guerre froide. Les seconds sont en faveur d’un rapprochement économique, politique voir militaire avec « l’Ouest ». 

Durant les débats nationaux sur l’adhésion de la Finlande à l’Union Européenne, des partis aux différentes sensibilités soutiennent la vision « western-liberalists » de rapprochement avec les pays de l’U.E. Il s’agit du parti social-démocrate (SDP), du parti de la coalition nationale (Kokoomus) et le parti du centre (Keskusta). Le reste des partis semblent plus clivés sur le sujet. Les acteurs se rapprochant de la vision « Nationalist-realists » estime que l’adhésion à l’Union Européenne serait une menace pour l’identité Finlandaise, ainsi que sa juridiction nationale. 

Or pour les « western-liberalists », la possibilité de l’adhésion de la Finlande à l’Union Européenne est une opportunité unique pour sortir du stigmate de la Finlandisation et donner un rôle international plus important au pays. En effet, le pays peut enfin montrer que les suspicions d’une possible domination Soviétique étaient fausses, en rejoignant l’U.E. et peut ainsi rejoindre le bon groupe de référence d’Etat. La Finlande serait, selon eux, un pays de l’Ouest de l’Europe. Sans cette adhésion, les suspicions auraient pu continuer sur la position de la Finlande. En effet, alors que de nombreux états montrent un souhait de se rapprocher de l’U.E. voir de la rejoindre, comme les anciennes démocraties socialistes et populaires, pourquoi alors ne pas vouloir rejoindre l’Union Européenne ? La Finlande ne pourrait peut-être pas se sortir de ce stigmate de la Finlandisation. C’est donc plutôt l’argument d’un « retour à l’Europe » qui est structurant lors du débat sur l’adhésion de la Finlande à l’U.E. selon Sami Moisio (2008). 

C. Une intégration européenne qui ne fait pas l’unanimité sur certains sujets 

Pour terminer, il convient tout de même de rappeler que l’intégration européenne et l’adhésion ne font pas l’unanimité sur certains sujets au sein du pays. Si on observe les résultats du référendum de 1994 (environ 57% en faveur de l’adhésion), le « Oui » l’emporte plutôt dans les centres urbains et le Sud de la Finlande (Sami Moisio, 2008). David Arter (1995) montre aussi que c’est plutôt dans les villes que le « Oui » semble l’emporter. Par exemple, le « Oui » obtient 73,6 % à Helsinki, et culmine dans une ville du sud à 87,8% (Kaumiainen). 

Les résultats du référendum sur l’Union Européenne en Finlande, du 16 octobre 1944. Lapland signifie Laponie en Français. Source : Arter, D. (1995). The EU referendum in Finland on 16 October 1994: A vote for the West, not for Maastricht. JCMS: Journal of Common Market Studies, 33(3), 361-387.

Une explication à ces résultats, pourrait être l’incertitude lié à l’agriculture Finlandaise. En effet la carte du vote au référendum fait clairement ressortir que la majeure partie du territoire Finlandais, plutôt rural, vote en majorité pour le « Non ». Or c’est aussi dans cette partie du pays où la densité de population est très faible, contrairement au Sud du pays et aux villes majeurs. Par exemple, la région administrative de la Laponie s’étends 98 986,55 km2 , soit près d’un tiers du pays, et a une densité de population de 1,8 habitant au km.2Hamon, D., & Keller, I. S. (1997), font ressortir que l’agriculture est un point sensible lors du débat sur l’adhésion. En effet, bien que représentant 3% du PIB du pays, elle joue un rôle important dans l’aménagement du territoire. L’adhésion de la Finlande à l’Union Européenne signifie donc que le pays doit se conformer à la politique agricole commune (PAC). Or la politique agricole en Finlande est plus avantageuse et protectrice que la PAC, avec des prix entre 30% et 60% supérieurs que les prix pratiqués dans l’Union Européenne. David Arter (1995) explique que les coûts de production sont plus élevés en Finlande. Par exemple le prix du blé est deux fois plus cher que la moyenne des pays de l’U.E. et celui du lait est 3 fois plus cher. De plus, et ce détail est important, la période moyenne où il est possible de pratiquer l’agriculture en Finlande est de 180 jours seulement, en raison de la position septentrionale du pays. Cela signifie que le froid et le gel sont présents la moitié de l’année et que le soleil est très peu présent de la période qui s’étends d’octobre à avril, ne l’étant pas du tout au-delà du cercle polaire, où se trouve la Laponie.

Résultat du référendum par province. Le rouge signifie « Oui » en majorité et le bleu signifie « Non » en majorité. Source : Wikipédia.

C’est pourquoi, lors des débats sur l’adhésion de la Finlande, le pays souhaite au moins 12 ans de transition pour pouvoir s’adapter aux exigences de la PAC. Il souhaite aussi pouvoir donner des subventions pour l’approvisionnement de l’ensemble du territoire de divers produits agricoles, comme le lait, la viande ou encore les œufs. David Arter (1995) estime que ses demandes sont motivées par la peur de perdre l’auto-suffisance en nourriture, mais aussi la destruction de fermes familiale, qui causeront un exode rural plus important au sein d’un territoire déjà fragmenté. La Finlande n’obtiendra pas ces concessions. Elle obtiendra cependant 2 milliards de mark finlandais (la monnaie Finlandaise avant l’adoption de l’euro en 2002) pour s’adapter à la PAC. D’ailleurs, dès avril 1993, le ministre des affaires étrangères est conscient de ce problème, comme l’explicite David Arter (1995). Pour ce dernier, le revenu des fermes va chuter de 15% avec l’adhésion et le nombre de fermes va décliner d’environ 1/3 dans les 5 ans suivants l’adhésion.

Enfin, Hamon, D., & Keller, I. S. (1997) ainsi que David Arter (1995) pointent d’autres points qui ne font pas l’unanimité, comme l’industrie papetière (avec l’adhésion de la Finlande et de la Suède, l’Union Européenne double ses ressources en bois). 

Finalement il ressort que malgré des tensions économiques, ou comme nous l’avons vu, des arguments en faveur des bénéfices économiques, la Finlande acceptera sans trop de conditions l’acquis communautaire. Comme le conclut Sami Moisio (2008) : 

« La décision Finlandaise de postuler à l’adhésion de l’U.E. a autant été un acte politique pour relocaliser la position relative du pays assigné par la logique de Finlandisation qu’une question de calcul rationnel de gains matériels et de pertes »

Conclusion :

La guerre froide revêt donc une importance particulière pour comprendre ce qui a pu amener la Finlande à vouloir adhérer à l’Union Européenne. Le pays a d’abord essayé de construire la paix avec l’U.R.S.S., une condition nécessaire pour sauvegarder son intégrité et pour ensuite pouvoir s’en détacher. Le pays va alors tenter de mener une politique de neutralité, qui porte ses fruits, mais qui nécessite un fort investissement de ses dirigeants pour être reconnu de part et d’autre. En 1995, lorsque le pays adhère à l’Union Européenne, les arguments économiques ne semblent pas être les seuls, pour expliquer le choix de la Finlande de participer à la construction européenne. Un souhait de se distancer de son passé lors de la guerre froide est perceptible. Il apparaît que ce soit aussi une question d’identité nationale, pour rejoindre le « bon groupe de référence », à savoir les pays de l’Ouest, ou encore les pays de l’Union Européenne. 

Le but de cet article est d’éclairer le lecteur sur un pays qui fait moins office d’attention académique que d’autres. Il ne cherche pas à donner des réponses car de nombreuses explications avancées nécessiterait un examen approfondit. Il s’agit plutôt d’un état de l’art de la recherche académique sur le sujet.

Simon ZENOU

Bibliographie :

Sur la Finlande et son adhésion

Arter, D. (1995). The EU referendum in Finland on 16 October 1994: A vote for the West, not for Maastricht. JCMS: Journal of Common Market Studies, 33(3), 361-387.

Moisio, S. (2008). Finlandisation versus westernisation: Political recognition and Finland’s European Union membership debate. National Identities, 10(1), 77-93.

Raento, P. (2008). Introduction: Nation, state and identity in Finland. National Identities, 10(1), 1-4.

Raunio, T., & Tiilikainen, T. (2004). Finland in the European Union. Routledge.

Histoire générale de la Finlande

Lavery, J. E. (2006). The history of Finland. Greenwood Publishing Group.

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Histoire générale de la construction européenne

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Hamon, D., & Keller, I. S. (1997). Fondements et étapes de la construction européenne. Presses Universitaires de France-PUF.

L’année 1995 dans les pays européens

Grosser, A. dir. (1996). Les pays d’Europe occidentale

La Finlande dans la Guerre Froide

Aunesluoma, J., & Kettunen, P. (2008). Cold war and the politics of history. Department of Social History & Edita.


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