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Ce que signifie le 11 novembre en Pologne (1918-2018)

Ce que signifie le 11 novembre en Pologne (1918-2018)

Il y a un mois, plus de 70 chefs d’Etat et de gouvernement se rassemblaient devant l’Arc de Triomphe pour commémorer le centenaire de l’armistice. Un jour symbolique pour le monde mais doublement symbolique pour la Pologne. En effet, le 11 novembre est célébré dans ce pays d’abord et avant tout comme le centenaire du jour où la Pologne renaissait après 123 ans de partition.

Signification historique du 11 novembre

Pour comprendre ce que signifie pour les Polonais d’avoir retrouvé leur indépendance, il est nécessaire de savoir ce qu’ils ont perdu et quel a été le chemin de la renaissance de la Pologne. Le début de la fin apparait pour la Pologne en tant qu’Etat au 18èmesiècle. Cette période est connue pour avoir été le temps des grands empires et des grandes révolutions. Outre les affrontements mondiaux des empires français et britannique, d’autres puissances européennes se trouvent renforcées, c’est le cas de l’Empire austro-hongrois, ou commencent à émerger au milieu du siècle, comme la Prusse et la Russie. Pour chacun des trois derniers empires cités, le tropisme géopolitique principal est d’installer sa puissance en Europe centrale.

Un simple coup d’œil sur la carte de l’Europe révèle que l’affrontement de ces trois Empires ne peut avoir lieu que dans la plaine comprise entre la mer Baltique et les Carpates, c’est-à-dire principalement en Pologne ou ce qui s’appelle, pour l’heure, la République des deux Nations qui comprend le royaume de Pologne et le duché de Lituanie. En 1795, ce vaste ensemble géographique se trouve démembré et annexé par les trois empires.

Cet état de fait perdure encore en novembre 1918, peu avant que ne soit signé l’armistice. En fait, tout au long de la Grande Guerre, l’idée de recréer un état polonais fait son chemin et trouve son principal appui en la personne du président américain de l’époque, Woodrow Wilson. Le treizième des 14 Points de Wilsonaffirme qu’« Un État polonais indépendant devra être établi ; il devra comprendre les territoires habités par les populations indiscutablement polonaises auxquelles on devra assurer le libre accès à la mer ».

L’indépendance de la Pologne et la naissance de la Deuxième République sont largement créditées au maréchal Jozef Pilsudski. En fait, le 11 novembre, quelques heures après la signature de l’armistice, le conseil de Régence (l’autorité imposée par les trois empires en 1918) transmet à Pilsudski l’autorité militaire.

Ce général incarne successivement la révolte des Polonais pendant la Guerre contre leurs occupants puis la principale figure politique : en bref, il est considéré comme l’homme-providentiel garant de la souveraineté de la Pologne. Celui-ci convertit très vite son pouvoir militaire en pouvoir politique en établissant un gouvernement provisoire qu’il dirige de novembre 1918 à décembre 1922. Cet Etat est ensuite officiellement reconnu lors du congrès de Versailles de 1919-1920. C’est donc dans ces années où la vieille Europe meurt que renaît la Pologne. Ces quelques éléments historiques peuvent laisser entrevoir l’importance que revêt la fête du 11 novembre et explique que sa part non négligeable au sein du roman national polonais occulte l’armistice, qui a pourtant été le prélude de la reconstruction d’un Etat polonais ainsi que de sa reconnaissance internationale.

Oppositions et récupérations politiques : le 11 novembre comme pomme de discorde

Le 11 novembre 1918, le président polonais Andrzej Duda appelait à l’unité nationale. Quel peut être le sens d’une telle recommandation ? Chaque année, une marche est organisée pour le 11 novembre. Celle-ci est traditionnellement mise en place par des groupes d’extrême-droite qui se heurtent à la police. Mais ce rassemblement symbolique se popularise depuis plusieurs années et compte, désormais, des militants du PIS mais aussi des vétérans, des jeunes, des familles. Le rapport que le pouvoir entretient avec ce mouvement de plus en plus populaire se complexifie donc puisqu’il compte nombre de ses militants et une partie sans cesse croissante de la société civile.

Outre ce changement de nature d’un mouvement politiquement très orienté à un événement national, le spectre de la récupération politique semble se rapprocher, notamment sur la base de l’antagonisme qui existe entre le parti « Droit et Justice » (PIS) et la « Plateforme civique » (PO). Peu avant le 11 novembre, la mairie de Varsovie, en majorité PO, souhaite interdire la manifestation pour faire pression sur le gouvernement conservateur.

Ainsi, dans un premier temps, le gouvernement annonce l’organisation d’une marche à part, « Rouge et Blanche », ce contre quoi les nationalistes crient au scandale arguant du risque de désunion.

Deux conséquences se dégagent de cette montée en puissance des pressions liées à ce défilé symbolique : tout d’abord, on constate que celui-ci fait débat du fait même qu’il ne soit pas réellement « étatisé » comme le 11 novembre peut l’être en France. Par conséquent, les significations que les acteurs de la vie politique et de la société civile donnent à cet événement divergent. D’autre part, dans le contexte tendu que connaît actuellement la Pologne, tout est sujet à récupération politique et notamment du côté de la PO qui semble vouloir faire commettre au gouvernement l’erreur de s’associer aux groupes d’extrême-droite pour la commémoration de l’indépendance polonaise.

La marge de manœuvre de l’Etat a donc été étriquée. En réponse, le gouvernement polonais a opté pour la rhétorique du rassemblement. Manière de dépolitiser le problème. Le président Duda a lui-même appelé à la formation d’un cortège unique et son appel a semble-t-il été entendu puisque près de 275000 personnes ont effectivement défilé.

Reprise et amplification des discordes par les médias internationaux

Nombreux sont les médias à critiquer une fête nationale qui leur apparaît comme noyautée par les milieux nationalistes. C’est, en tous cas, de façon que le New York Times, pour ne citer que cet organe de presse, présente la fête nationale polonaise ; en un mot, comme un rassemblement nationaliste. Tout l’enjeu pour le gouvernement, est de créer l’unité autour de cette commémoration, ce qui est d’autant moins assuré qu’en 2017, on comptait pas moins de 12 marches différentes pour le 11 novembre. L’idée est de dépolitiser cette fête pour la renationaliser. Ce qui pose un problème, c’est qu’au moment même où les dirigeants politiques, d’ailleurs de tous bords, participent à l’hommage sur la tombe du Soldat Inconnu, des groupements d’extrême-droite brandissent des pancartes faisant l’éloge de « l’Europe blanche » par exemple. Mais en dépit du fait que le gouvernement polonais condamne ce genre de slogans, des journaux comme Le Mondeou La Stampa(quotidien italien) abhorrent ce qu’ils voient comme « le plus grand rassemblement fasciste au monde ».

C’est confondre trois mouvements distincts : le PIS qui est l’actuel parti de gouvernement qui cherche à ne pas être assimilé à l’extrême-droite, le « Camp national-radical » qui est, quant à lui, le mouvement incontestablement ultranationaliste polonais et qui organise depuis 2009 les marches du 11 novembre et enfin, la société civile, qui, politisée ou non, semble vouloir se réapproprier la fête de l’indépendance comme en témoigne le nombre sans cesse croissant de participants au(x) défilé(s) qui marqu(ent) le 11 novembre. C’est cet authentique patriotisme que les médias occidentaux ignorent, en toute conscience ou par un manque de sources. Il faut dire que la plupart des informations transmises aux chaînes d’information d’Europe occidentale émanent de la Gazeta Wyborcza, principal journal polonais d’opposition… ce qui a au moins comme effet positif de témoigner de la vitalité de la presse polonaise que d’aucuns estimaient jugulées par le pouvoir en place.

Toutefois, il n’en demeure pas moins que les groupes radicaux polonais tentent de manipuler les événements organisés pour le 11 novembre et que cet état de fait persistant pose un grave problème de signification donnée à cette fête et de positionnement des uns et des autres vis-à-vis de celle-ci. Pourtant, chose inédite, un seul cortège s’est formé, le 11 novembre dernier, à la demande de l’Etat, pour célébrer le centenaire de l’indépendance.

Bien que les échos médiatiques de cet événement soient très importants, la situation que vit la Pologne actuellement sur le sujet du sens donné à sa mémoire n’a rien de nouveau. C’est ce qui explique que des groupes politisés aient pu réinvestir publiquement le sens donné au 11 novembre, exploitant ainsi un vide symbolique laissé par les autorités. Curieusement, ce pays multiséculaire qu’est la Pologne, semble, à bien des égards, très jeune dans sa construction étatique et donc dans la construction de sa mémoire. Malgré les apparences, la Pologne est, depuis toujours et pour longtemps, un pays d’une extrême diversité… quelle qu’en soit la forme.