Toulouse@europeanhorizons.org

Eolien Offshore: pourquoi de telles disparités entre la France et ses voisins européens?

Eolien Offshore: pourquoi de telles disparités entre la France et ses voisins européens?

crédits photo: Barrow offshore wind turbines, wikipedia

Des objectifs européens limités à des politiques nationales

Le monde peut compter sur l’Europe comme chef de file en matière de climat”, peut-on lire dans sur la brochure relatant l’état d’avancement des dix priorités de la commission européenne. Ambitieuse, la déclaration cache cependant certaines limites.

L’Union Européenne, consommatrice d’un cinquième de l’énergie mondiale, est dans une situation de dépendance énergétique (53% est importée). Elle est partie d’engagements internationaux (COP21) qui visent à la réduction de l’émission de gaz à effet de serre (de 40% pour 2030 et 80% en 2050), et promeut une feuille de route énergétique qui octroie une place toujours plus importante pour les énergies renouvelables.

Ces enjeux ne représentent que la face émergée de l’iceberg, mais on peut déjà conclure à l’insoutenabilité géopolitique (le danger d’une rupture d’approvisionnement en gaz), politique, écologique et économique de notre modèle énergétique basé sur les énergies fossiles. Pour y répondre, l’UE cherche à développer des infrastructures à l’échelon européen, afin d’assurer une interconnexion la plus efficace possible (au moins 10%).

Dans cette optique, les énergies renouvelables doivent gagner en importance et cesser d’être considérées comme des solutions abstraites et coûteuses. Jean-Claude Juncker déclarait en 2014, dans le cadre des dix priorités de la Commission Européenne, c’était un impératif pour mener une “politique responsable de lutte contre le réchauffement climatique, mais également (…) pour la politique industrielle”.

Pour rappel, le cadre de la politique intégrée en matière de climat et d’énergie adoptée par le Conseil Européen en 2014 vise une réduction de 40% des GES, une amélioration de 20% de l’efficacité énergétique, un développement de l’interconnexion électrique pour atteindre 15% et 27% de la part des énergies renouvelables.

Aussi, la hausse de l’objectif de développement des énergies renouvelables en 2030 (32%, au lieu de 27%) conclue en juin 2018 par le Conseil semble aller dans ce sens.

La politique de l’énergie est un facteur essentiel pour mener à bien ces objectifs, si ce n’est le plus déterminant. Définis à l’article 194 du TFUE, les objectifs de l’UE sont d’assurer le fonctionnement du marché de l’énergie, assurer la sécurité de l’approvisionnement énergétique, promouvoir l’efficacité énergétique et l’interconnexion des réseaux. Mais si certains domaines relèvent à présent d’une compétence partagée, les États restent maîtres dans la détermination de leur propre politique énergétique. C’est ce qui explique une telle hétérogénéité sur le continent: production basée sur l’énergie nucléaire, le charbon, les énergies renouvelables… A l’heure actuelle, l’énergie européenne relève plus d’une arène que d’un marché.

Concernant l’éolien en mer, l’UE domine en termes de capacités: la puissance installée représente 84% du total mondial.

La France, qui dispose du deuxième gisement mondial après le Royaume-Uni, devrait mener la danse. Pourtant, l’État français ne cesse de revoir ses ambitions à la baisse quand tant d’autres pays d’Europe comme l’Allemagne ou le Danemark progressent.

Parler de “retard français” en matière d’éolien offshore est un euphémisme quand on constate que l’Allemagne a installé environ 1200 éoliennes et quintuplé la puissance éolienne en mer totale installée depuis 2014 tandis qu’en France seul deux projets ont vu le jour (l’essentiel des projets devraient normalement aboutir entre 2021 et 2023)

Les caractéristiques de l’éolien offshore

Le fonctionnement d’une éolienne offshore ne diffère pas fondamentalement de la version terrestre: l’énergie cinétique du vent est transformée en énergie électrique. Implantée au large des côtes dans des parcs (20 à 50 éoliennes) (en moyenne à 33 kilomètres), l’éolienne offshore posée trouve sa base dans les hauts fonds (environ 27 mètres), tandis que l’éolienne offshore flottante repose seulement sur une structure flottante.

Ce type d’éolienne profite du vent marin, beaucoup plus intense et régulier que le vent terrestre. Aussi, avec l’innovation technologique, les structures flottantes permettent d’aller encore plus loin des côtes et donc de bénéficier d’un vent plus puissant.

Si l’énergie éolienne offshore présente énormément d’avantages et tend à devenir une des principales forces motrices dans les énergies renouvelables, il faut prendre en compte un certain nombre de facteurs externes dans leur conception.

Le sujet n’est pas seulement technique, et implique une intégration totale de tous les acteurs, que ce soit la préservation de l’écosystème comme la pollution visuelle ou la mise en danger de certains secteurs économiques. L’importance des dispositifs nécessaires à l’encadrement de l’éolien en mer nécessite un cadre juridique solide mais aussi une coopération interrégionale toujours plus poussée.

Le secteur est concentré en mer du Nord

crédits: OFFSHORE WIND IN EUROPE, Key trends and statistics 2018. Windeurope

Selon le dernier rapport de Windeurope, l’association de représentation de la filière en Europe, la production du parc éolien offshore représentait 55,8 TWH en 2018, soit 2% de l’électricité consommée en Europe (au total, l’énergie du vent représente 14%). Toujours selon un rapport de l’EWEA (devenu Windeurope), l’énergie éolienne en mer pourrait tenir une part de 11,3% de l’électricité produite en Europe d’ici une dizaine d’années.

La répartition de l’éolien en mer n’est pas particulièrement compliquée. Sur les 11 pays qui s’y attellent déjà en Europe, 80% de la capacité est entre les mains du Royaume-Uni et de l’Allemagne. Le secteur est presque intégralement dominé par l’Europe, excepté la Chine qui tient la troisième position. Le classement reflète les atouts géographiques permettant aux puissances du nord de se hisser en tête, mais aussi certains retards politiques et économiques.

C’est en mer du Nord, dotée d’un bon régime des vents et d’une faible profondeur des eaux, que l’on trouve la majorité des parcs actuels.

Le Royaume-Uni domine le secteur. Avec des objectifs de 60% d’ENR pour 2035, la politique énergétique britannique mise beaucoup sur l’offshore, à défaut d’avoir un taux d’ensoleillement suffisamment élevé pour déployer une industrie photovoltaïque d’envergure. La majeure partie de la capacité (une vingtaine de parcs) se trouve en mer du nord, et sur le littoral écossais. L’élan britannique est d’ailleurs loin de s’essouffler: pour l’année 2018, le Royaume-Uni compte pour 49% des installations.

Porté par l’Energiewende, la politique de transition énergétique mise en place par l’Allemagne, le secteur des énergies renouvelables est devenu l’un des plus compétitifs, et la place de l’État allemand dans le secteur de l’éolien (terrestre et offshore) est notable. Premièrement, l’Allemagne dispose d’un accès important à l’ouest (mer du Nord) où elle déploie la majorité de ses parcs éoliens, et à l’est (mer Baltique)

source: deutsche windguard

Ce qui est frappant, c’est la rapidité avec laquelle l’Allemagne développe le secteur offshore : depuis 2014, la puissance totale à quintuplé, passant de 1GW en 2014 à plus de 5,4GW en 2018, tandis que les 15GW sont visés pour 2030. Il n’est donc pas étonnant de constater que l’Allemagne représente 36% des capacités installées l’année dernière.

Le voisin Danois dispose lui aussi d’un arsenal important en matière d’énergie renouvelables, tandis que la Belgique prévoit de doubler l’espace disponible pour l’éolien en mer.

C’est aussi en mer du Nord que se développent les projets et les coopérations. Un élément marquant à l’examen des potentialités de l’éolien offshore, c’est sa capacité à légitimer l’échelon européen. Si la coopération interrégionale s’impose comme une nécessité pour ce type d’infrastructure, la coopération internationale prend elle aussi tout son sens, et des projets comme le Dogger Bank, qui vise à construire une île artificielle en mer du Nord pouvant abriter plus de 7000 éoliennes pouvant alimenter six pays européens, illustrent les opportunités en matière d’énergie renouvelable lorsque les pays s’unissent. De là à envisager une politique industrielle commune, il n’y a qu’un pas.

Comment expliquer le potentiel inexploité de la France ?

L’importance économique, diplomatique, écologique croissante des espaces maritimes dans la mondialisation fait plus que jamais de la mer un enjeu politique grâce auquel un Etat peut rayonner et affiner sa puissance sur la scène internationale”.

Rapport du Sénat français de 2012 sur “ la nouvelle géopolitique des océans”.

Difficile de faire plus explicite.

Dans le même état d’esprit, le candidat François Hollande annonçait vouloir faire de la France “le leader européen des énergies marines renouvelables” en 2012. Pourtant, avec le deuxième domaine maritime du monde, le deuxième gisement de vent d’Europe et un potentiel de plus de 30 000 MW, la France est largement à la traîne dans l’éolien offshore.

Les performances sont largement en deçà des attentes en comparaison des voisins européens. La France, avec ses deux éoliennes installées (projet Floatgen et Eolink, en Bretagne), fait pâle figure face aux 1975 turbines britanniques. Le gouvernement d’Emmanuel Macron s’est engagé à atteindre 5,2GW d’éolien offshore en 2028, soit la capacité actuellement détenue par l’Allemagne. L’écart va donc continuer de se creuser.

Comme toujours, il n’y a pas une seule explication possible pour attester de ce retard, mais un argument récurrent -côté constructeur- accuse les recours, particulièrement nombreux dans l’hexagone.

Ainsi, un article de Libération affirmait qu’il n’était “pas facile de se faire une place au pays du nucléaire et du recours juridique permanent”, allant même jusqu’à parler de “guérilla juridique”. Concrètement, le rôle de la justice saisie par un recours est d’examiner les autorisations et de statuer sur le bien-fondé des oppositions. Un certain nombre d’associations anti-éoliens, de défense des pêcheurs ou du tourisme, attaquent régulièrement les projets de construction pour des raisons allant de la mise en danger des zones de pêches (où s’installent les fermes) à la pollution visuelle.

Or, porter l’affaire devant les tribunaux administratifs ralentit considérablement les projets (un recours peut durer quatre ans), et les appels d’offre de 2011 et 2013 ne devraient voir le jour qu’en 2020-2021. A titre de comparaison, la moyenne britannique entre la signature du contrat et la mise en service est de dix-huit mois.

Les autorités publiques tentent de rendre les procédés le plus “participatif” possible, en mobilisant la Commission Nationale du Débat Public pour organiser les concertations sur les lieux et zones potentielles d’implantation des parcs éoliens marins, les études d’impacts environnementaux. Pourtant, un argument tout aussi récurrent que la “guérilla juridique”, est le manque d’écoute.

Le projet Dieppe-Le Tréport cristallise ces difficultés

Dans un article du jeudi 28 février 2019, le Courrier Picard, quotidien régional du nord de la France, titrait à propos de l’autorisation du nouveau parc éolien “Place désormais à la préparation de la construction…. Et aux recours.” Sans ambages, les difficultés sont posées : après presque cinq ans de démarches, le projet de parc éolien offshore Dieppe-Le Tréport est toujours pris dans une sorte de millefeuille administratif.

Comme pour chaque projet de parc éolien, le processus se déroule par phase.

C’est Engie qui a remporté le 2ème appel d’offre en 2014 pour ce projet de 62 éoliennes. S’en est suivi une période “prospection et pré-analyse de faisabilité”, où le débat public a confirmé que le choix de la zone posait problème pour les locaux (c’est d’ailleurs le critère régulièrement cité dans ce type de projets).

Installer un parc éolien nécessite de prendre en compte une multitude de facteurs exogènes qui vont de la biodiversité à la potentielle pollution visuelle. Pour le projet Dieppe-Le Tréport, qui se situe dans une zone de pêche, ce sont les pêcheurs qui sont principalement atteints. Après la phase “études de faisabilité”, le projet est actuellement en cours d’élaboration. Les récentes autorisations préfectorales ont donné une nouvelle impulsion au projet. Celui-ci prévu normalement pour 2022 mais retardé par une phase de renégociation des tarifs de rachat de l’électricité produite, devrait donc voir le jour en 2023, en l’absence de recours.

Loin de se limiter au seul secteur industriel, l’enjeu des énergies maritimes souligne l’importance du processus de démocratie participative. Les recours ne doivent pas être considérés comme des visés anti-technologiques, des manœuvres politiques ou autres.

Au contraire, ils sont à considérer avec autant de gravité que n’importe quelle mise en garde. Impliquer toute la société civile dans ce type de projet est légalement impératif pour s’assurer que chaque acteur puisse faire entendre sa voix et ne pas simplement subir des recours à répétition ou au contraire la mise en danger de tout un secteur économique. Car si le projet Dieppe-Le Tréport sera indéniablement une source d’emploi, il peut aussi affaiblir l’économie maritime locale qui subsiste en partie grâce à ses zones de pêches, ou le secteur du tourisme et tout ce qui y est lié (le risque de dévalorisation immobilière ou la perte d’attractivité).

C’est le rôle des organismes comme la Commission Nationale du Débat Public, et la récente Loi ESSOC, qui prévoit un “Etat au service d’une société de confiance”, vise à une plus grande transparence de l’administration et l’amélioration du dialogue. En d’autres termes : une meilleure acceptabilité sociale.

Le sujet est donc aussi politique, en ces heures de “Grand Débat National”. Sous-estimer l’impact de la démocratie participative dans le développement des projets d’infrastructure ne facilitera en rien l’acceptabilité sociale de l’éolien en mer.

L’interprétation d’un parc éolien est le fruit d’une construction de sens, que ce soit à l’échelle locale ou nationale. Chaque acteur lutte dans cet espace pour imposer sa vision à travers des luttes symboliques liées à des valeurs qui lui sont propres: celles du littoral, du développement du territoire, ou de la protection de l’environnement.

C’est un jeu à plusieurs niveaux qui a pour finalité la légitimation d’une vision particulière. A ce sujet, le mémoire de Anne-Claire Urvoas (Sciences Po Toulouse) sur l’acceptabilité sociale des énergies marines renouvelables est riche d’enseignements en soulignant l’interpénétration des niveau micro et macro-sociaux: “l’acceptabilité se construit à la fois au niveau individuel et collectif, sur des échelles de temps long et des échelles territoriales multiples.”

Perspectives en France

Pourtant, le tableau n’est pas si noir. Le retard, indéniable, peut se combler par certaines avancées technologiques.

L’éolien flottant, qui s’éloigne encore plus des côtes puisqu’il ne nécessite plus directement de fond pour s’y enfoncer, est un atout considérable puisque le littoral français présente l’inconvénient d’être rapidement très profond, d’autant que les vents sont plus puissant au large. Aussi, c’est le prototype d’éolien qui semble le plus favorable à l’acceptabilité sociale: plus éloigné des côtes, il permettrait de résoudre le problème de pollution visuelle, de menace des zones de pêche et d’autres impact environnementaux liés aux écosystèmes potentiellement bouleversés par l’arrivé de telles infrastructures.

Un exemple en vidéo, avec ce reportage de la BBC au large de l’Ecosse.

Côté technique, l’éolien farshore impacte moins les sols marins et se remorque (ce qui réduit des coûts d’entretien très élevés). Le support sur lequel repose l’éolienne est une structure flottante ancrée au fond marin, à la différence de l’éolienne posée qui est creusée dans le fond.

Le potentiel techniquement exploitable est de 600 GW, soit quasiment trois fois plus que l’éolien offshore posé.

Floatgen est d’ailleurs l’une des deux seules éoliennes opérationnelles en France au large du Croisic. Bien que le secteur soit encore au titre d’expérimentation, il suscite un intérêt croissant aussi bien chez dans le domaine économique que politique.

En France, la région Occitanie cherche à s’impliquer dans le développement du secteur, considéré comme “pilier du mix électrique d’Occitanie”. Par son accès à la Méditerranée, la région prévoit une mise en service de 1,5 GW d’ici 2030, et accueille la moitié des projets de parcs dans le golfe du lion.

Bien que dépendante de l’échelon national pour tout ce qui concerne la mise en service, les autorisations (préfectorales) ou autres, la région mise beaucoup sur ce secteur pour dynamiser le littoral occitan et de permettre “ l’émergence d’une filière industrielle nouvelle”. Le projet de EFGL (au large de Leucate-Le Barcarès) devrait voir le jour en 2020, tandis que le projet EOLMED (au large de Gruissan) entrera en phase de concertation publique en 2019.

Hugo Cordier

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *