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Le Catalanisme avant la crise : les sources historiques des revendications actuelles

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Le Catalanisme avant la crise : les sources historiques des revendications actuelles

Manifestation pour le droit de la catalogne à l’auto-détermination. 10 juillet 2010 ©JuanmaRamos-Avui-El Punt. Licence : Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported license.

Après des années de manifestations de plus en plus nombreuses et fréquentées à l’image de celle de juillet 2018 « Som una nació. Nosaltres decidim » qui a réuni plus d’un million de personnes, la question catalane s’embrase en Octobre 2017. 

Le Président de la Généralité, Carles Puigdemont, décide de la tenue d’un référendum d’autodétermination pour le 1er Octobre. Le résultat du référendum a vu le « oui » l’emporter à 90,18% des voix, soit 2,286 millions de bulletins exprimés pour 5,34 millions d’électeurs en Catalogne. Seulement dix jours après, son Président en séance à l’Assemblée s’est dit prêt à assumer « le mandat pour que le peuple de Catalogne devienne un Etat indépendant sous forme de République » (Le Monde). Seulement, la menace d’une sanction de l’Etat espagnol avait amené le Président à se dédire dans les minutes suivant son intervention, avortant par conséquent la déclaration unilatérale d’indépendance de la Catalogne. Ce n’est que le 27 Octobre que le Parlement catalan vote une résolution déclarant que la région devient un « Etat indépendant prenant la forme d’une République » et a ainsi exposé la région à sa mise sous tutelle par le gouvernement espagnol en vertu de l’article 155 de la Constitution (Le Monde). Depuis, l’exécutif à l’origine de la proclamation d’indépendance a été lourdement sanctionné (euronews.com) ou cantonné à l’exil, à l’image de Carlos Puigdemont et la vie politique catalane empoisonne la stabilité et le débat politique espagnol comme le montrent les résultats des législatives du 11 novembre (Le Point)

CREDIT PHOTO : @AFP

Mais alors, comment expliquer l’émergence d’une telle crise catalane au sein de l’Espagne démocratique que nous connaissons ? Comment interpréter le maintien de la Catalogne dans cette crise qui accuse le pouvoir madrilène de répression fasciste à l’encontre de sa population ?

De nombreux observateurs voient en la crise actuelle une réponse du catalanisme politique à la reconfiguration du paysage politique de l’Espagne. Les deux partis majoritaires, PP et PSOE se sont partagés le pouvoir jusqu’en décembre 2015, dans un schéma bipartite qui avait globalement maintenu l’Espagne dans un régime démocratique stable. A partir de cette date, deux nouvelles offres politiques : Podemos et Ciudadanos, refaçonnent l’espace politique espagnol et empêchent la formation d’une majorité claire au congrès. Par conséquent, de nouvelles élections ont été convoquées en 2016, permettant à Mariano Rajoy de former un gouvernement. La Catalogne, plongée dans une grave crise politique depuis 2012 avec le gouvernement madrilène (Le Monde) négocie la réforme de son statut d’autonomie depuis 2006 et revendique, lors d’élections régionales anticipées en 2012,  la construction d’un Etat catalan souverain derrière la formation Convergence et Union, menée par Artur Mas. La crise s’éternisant jusqu’en 2015, les nationalistes de Convergence Démocratique de Catalogne, les indépendantistes de la Gauche Républicaine Catalane (ERC) forment la liste commune « Junts Pel Sí » lors des nouvelles élections anticipées et obtiennent 62 députés (Le Monde). Soutenu par le mouvement séparatiste et europhobe Candidature d’Unité Populaire (CUP), les indépendantistes catalans obtiennent une majorité parlementaire et élaborent une nouvelle feuille de route dont l’objectif est une déclaration d’indépendance dans les dix-huit mois suivants. Bien que l’ancien président de la Generalitat, Artur Mas, ait été condamné à deux ans d’interdiction d’exercice d’une fonction publique élective et une amende de plus de 30 000 euros, le nouveau président, Carles Puigdemont décide de la tenue d’un référendum d’autodétermination. Ainsi, ce rappel concis sur les recompositions politiques actuelles en Espagne met en exergue l’idée selon laquelle le catalanisme politique est perçu et idéalisé par ses promoteurs comme une solution à la faillite de l’Etat espagnol. Un détour par le temps long de l’histoire catalane permet d’ailleurs d’observer que cette idée a été à l’origine des premières conceptions du catalanisme politique. C’est ce qui explique que, dès le début du XXème siècle, le mouvement du Noucentrisme a pu émerger en réponse à la faillite de l’Etat Espagnol.  Né sous la plume d’Eugeni d’Ors, il accentue le besoin de renouveau culturel en Espagne et « le caractère libéral, institutionnel et modernisateur du catalanisme politique » par la promotion de « l’européanisation et la normalisation de la culture catalane » selon l’expression de Stéphane Michonneau. Comme cet auteur le met en exergue dans son essai « Mouvement culturel et projet national : le noucentisme à Barcelone au début du XXe siècle », l’émergence du Noucentisme s’explique par la conjonction de quatre phénomènes. Il est d’abord une réaction à l’élan de régénération culturel en vigueur en Espagne et synthétise les thèses nationalistes, conservatrices, catholiques mais également modernisatrices et profondément européennes. Il manifeste le renouveau de la pensée catholique conservatrice comme un moyen de pallier les échecs du projet national espagnol du siècle précédent. Dans l’historiographie nationale, cet échec du projet national espagnol est notamment symbolisé par le « grand désastre » de 1898 et la perte de toutes les colonies espagnoles en Amérique. L’émergence de cette pensée politique est intimement liée à la prise d’importance du catalanisme dans la vie politique espagnole, symbolisée par la formation Solidaritat Catalana qui regroupe les partis nationalistes conservateurs et républicains pour fonder un mouvement nationaliste de gauche : « Esquerra ».

 Seulement, après la montée en puissance du catalanisme politique dans le spectre politique national et régional c’est une ère de radicalisation de l’idéologie catalane qui s’ouvre. La création d’Acció Catalana en 1922 par Bofill y Mates ou encore Nicolau d’Olwer est symptomatique de la radicalisation de la jeunesse et des intellectuels catalanistes en réaction à la droitisation du mouvement majoritaire, la Lliga. Sous la dictature de Primo de Rivera, à partir de 1923, le mouvement catalaniste est réprimé. L’usage public de la langue et du drapeau catalan furent strictement prohibés tandis que le pouvoir procédait à la destitution des diputacions provinciales. Les mouvements politiques catalanistes, obligés de s’exiler à Paris pour continuer à revendiquer leur idéologie, se radicalisent sans nulle commune mesure, à l’image de l’appel à la guérilla urbaine par Macia en 1925, allié au groupe Estat Català et CNT. En 1930, à la fin de la dictature, la Lliga choisit de concentrer le catalanisme politique sur des revendications régionalistes afin de pallier d’hypothétiques nouvelles répressions de l’Etat Espagnol. Cela permit notamment l’obtention du premier statut d’autonomie de La Catalogne en août 1931, faisant du catalan la langue co-officielle de la région et dotant la Généralité de compétences d’administration local, d’ordre public et de droit civil. Par la suite, au cours de la dictature de Franco, les élites catalanes préfèrent la paix franquiste instituant un ordre social, économique et religieux traditionnel même « au prix de l’abandon de toute revendication catalaniste sur un plan politique et culturel » selon S. Michonneau. Or, même si la dictature ne signe pas la disparition du catalanisme politique – à l’image des réunions tenues par les catalanistes à l’abbaye de Montserrat – ce n’est pas nécessairement celui-ci qui joue un rôle fédérateur mais bien plutôt l’anti-franquisme. 

Au sortir de la dictature, le soutien et la participation des partis catalanistes à la transition démocratique est notable et s’exerce en échange de la reconnaissance de l’autonomie de la Catalogne. Celle-ci est octroyée en 1980, sur la base de la constitution de 1978 qui reconnaît l’existence de nationalités historiques comprises dans la nation espagnole. Or, les partis catalanistes que nous connaissons aujourd’hui et qui monopolisent la scène politique nationale s’appuient aujourd’hui sur ce différentiel terminologique entre « nation » et « peuple » introduit par la constitution qu’ils reconnaissent. Le contexte politique actuel, symbolisé par l’intransigeance du PP et le manque de volonté politique du PSOE dans le sens d’une réforme de la constitution, a engendré la radicalisation du catalanisme politique. Finalement, le catalanisme politique actuel est la conjonction de facteurs politiques, institutionnels, économiques, sociaux et politiques qui font de l’idée d’indépendantisme catalan un recours plus qu’acceptable face à la faillite de l’état central pour la grande majorité des Catalans. Les élections futures nous en diront sans doute plus sur la capacité de l’Etat espagnol à dépasser les enjeux d’un fédéralisme sans véritable état fédéral pour faire de l’ État un organe politique fort aux yeux de ses régions.

Anne-Laure CHOBLET

Sources bibliographiques :

Fernández García, Alicia, et Mathieu Petithomme. « L’émergence du nationalisme catalan sous la Restauration bourbonienne en Espagne (1874-1931) », Parlement[s], Revue d’histoire politique, vol. 23, no. 1, 2016, pp. 177-192.

González Calleja, Eduardo. « L’âge d’or du caciquisme en Espagne : « turno pacífico » et fraude électorale (1876-1923) », Parlement[s], Revue d’histoire politique, vol. hs 12, no. 3, 2017, pp. 83-107.

Mathieu Petithomme. “La Catalogne, du nationalisme à l’indépendantisme ? Les enjeux d’une radicalisation”, Revue critique internationale, 2017, p 133-145

Pere Gabriel, Cronología sumaria del catalanismo y el nacionalismo catalán (ss. XIX-XX.), Presses universitaires de la Méditerranée

Stéphane Michonneau, “L’invention du “problème catalan”, la vie des idées, 2010. . 



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