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Mémoire : Ce que les manifestations mémorielles du 11 novembre nous disent de l’Europe d’aujourd’hui

Mémoire : Ce que les manifestations mémorielles du 11 novembre nous disent de l’Europe d’aujourd’hui

Ce que les manifestations mémorielles du 11 novembre nous disent de l’Europe d’aujourd’hui

Cette semaine, les images des commémorations en Europe du centenaire de la Première Guerre Mondiale étaient unanimes : « Plus jamais ça ! ».

A Paris, se réunissaient plus de 70 chefs d’États, ONG et intellectuels sous les couleurs de la paix en présence de Jean-Claude Juncker, Donal Trump et Vladimir Poutine.

Dans la Somme, la première ministre britannique Theresa May et Emmanuel Macron rendaient hommage aux victimes une gerbe de fleurs mêlant les coquelicots aux bleuets.

A Strasbourg, le président français recevait son homologue allemand pour un concert dans la Cathédrale, rappelant la rencontre de François Mitterrand et Helmut Kohl, main dans la main à Verdun en 1984.

Les symboles d’Union, de Paix renouvelée étaient là. Les préoccupations géopolitiques actuelles tout autant : du Brexit à la crise du multilatéralisme, de la montée des nationalistes en Europe aux atteintes, dans le monde, à la Paix.

L’historien Marc Bloch nous recommandait d’interroger le passé à la lumière de notre présent. Aussi, que nous révèlent les manifestations mémorielles de l’Europe d’aujourd’hui ?

La mémoire est un « instrument politique prémédité »

Tout comme la culture de guerre avait ses héros, ses figures, ses chants et ses romans (Emmanuelle Loyer 2017), la culture de mémoire repose à travers l’Europe sur des symboles, des récits et des incarnations à la fois artistiques et politiques du récit.

Pour le sociologue George Mink, qui théorise le concept de sociologie dynamique de la mémoire il est nécessaire d’appréhender la mémoire à travers ces usages politiques spontanés ou « prémédités ». (Francis Masson, “Entretien avec Georges Mink, sociologue de la mémoire”, Nouvelle Europe Samedi 4 novembre 2017).

Depuis 1990, quelques soient les arènes politiques, les ensembles mémoriels connaîtraient en effet une dynamique grandissante de récupération et d’instrumentalisation.

Pour Sarah Gensburger et Marie-Claire l’Européanisation de la mémoire du 11 novembre et est un résultat majeur, qu’illustre historiquement le cas français (Le Taurillon). Les objectifs des quatre années de manifestations mémorielles en attestent : Appréhender le conflit « dans la perspective d’une histoire européenne partagée» pour construire « un avenir commun » Eduscol.

On retrouve de même cette édification de la mémoire en catégorie d’action politique dans les institutions européennes : le projet du Conseil de l’Europe sur « L’enseignement de la mémoire » en 2001, la décision Décision n° 904/2006 du Parlement Européen et du Conseil pour instaurer à hauteur de 8 600 000 mille euros, un programme d’action communautaire destiné à promouvoir une « mémoire européenne active » (source).

Cette dynamique est de même symboliquement relayée par l’instauration de journées mémorielles communautaires : Le 27 janvier commémore désormais les victimes de la Shoah et le 23 Août celles des régimes totalitaristes.

En Russie enfin, un conflit « insensé » selon Lénine qui « n’avait pas d’utilité dans le discours idéologique soviétique » a également été réinvesti par la dialectique du régime actuel. Rossiyskaya Gazeta l’illustre avec l’instauration en 2014 d’un monument aux héros de la Première Guerre Mondiale à Moscou.

Pour autant, en dépit de ces usages et représentations abondantes, l’ensemble mémoriel de la guerre n’est pas encore stabilisé en Europe, notamment dans les pays de l’Est. Pour Laure Neumeier co-directrice d’un ouvrage avec George Mink sur le sujet, History, memory and politics in Central and Eastern Europe, ce champ offre donc de nombreuses ressources et opportunités de mobilisation politiques dans ces pays.

Le consensus mémoriel n’existe pas en Europe

Autant qu’elles tendent à masquer le travail de construction politique de la mémoire, les manifestations du 11 novembre dernier incarnent la volonté européenne d’unifier les récits mémoriels, leurs symboles et leurs figures.

Il existe en Europe autant d’« ensembles mémoriels » qu’il y a eu d’expériences nationales guerrières. Dans un tel conflit, souvent appréhendé comme un suicide collectif des nations européennes , il serait vain et même dangereux de tenter de concilier des récits opposés.

Pour le sociologue George Mink (Nouvelle Europe) la mémoire collective européenne est avant tout dynamique, changeante selon les contextes et les échelles.

Plutôt que de vouloir les enfermer dans des supports – on peut penser aux matériels scolaires – l’enjeu en terme de mémoire serait de prendre conscience des lignes de fractures et des logiques politiques de domination dans le champ mémoriel.

En effet, c’est parce que cette synthèse fut impossible diplomatiquement que la Commission européenne déclina l’organisation par ses agents des commémorations du centenaire en janvier 2014 (Euractiv).

En voici un trop bref aperçu :

– En France, dont les territoires du nord et de l’est portent encore les stigmates des combats – la culture de la mémoire est particulièrement vive (Toutel’Europe). Le gouvernement français en incarne très vite la voix : fleurir la tombe du soldat inconnu devient habitude en 1921– rendre férié le 11 novembre en 1922. Cependant, si la figure du Poilu « la mémoire militaire » se diffuse à l’ensemble des territoires, elle ne suffit pas pour Bénédicte Chéron, notamment pour regrouper des récits mémoriels régionaux très différents (France Culture).

– Le cas britannique est encore plus révélateur puisque s’y oppose le vécu anglais à l’expérience irlandaise. S’il s’agit pour Londres de la Fin des combats en Europe continentale, ce même armistice entraine la reprise de l’insurrection nationaliste irlandaise et projettera l’indépendance d’une partie de l’île en 1921 (Source – L’Express).

– En Allemagne, le conflit serait « Aussi lointain que Napoléon » pour les jeunes allemands, selon l’historien Gerd Krumeich pour l’Express. Aussi, Outre-Rhin, il n’y a ni soldat inconnu ni jour férié pour commémorer ce conflit impérialiste.

– Finalement, pour les empires du centre de l’Europe comme l’Empire Russe cette paix de Rethondes est davantage le synonyme des guerres civiles, de l’effondrement de structures étatiques ayant éclatées à la fin de l’année 1918, et de la réduction de territoires – ainsi la Hongrie se trouve spoliée des deux tiers de son territoire par le traité de Trianon.

L’État ne détient plus le monopole de la culture mémorielle

Modelé, « domestiqué », par les politiques, le récit mémoriel l’est tout autant par ce que Sarah Gensburger et Sandrine Lefrance appellent « les entrepreneurs de mémoire ».

A l’occasion d’un ouvrage « A quoi servent les politiques de mémoire ? », les sociologues soulignent la multiplication, via l’intensification des mécanismes mémoriels, des acteurs de ce champ.

On retrouve ces entrepreneurs de mémoire dans le secteur culturel (musée, collectifs artistiques) mais aussi éducatif (professeurs, journalistes) et militant (association des familles de victimes).

Cette fragmentation des acteurs mémoriels est vivement critiquée dans la presse, et par les acteurs politiques, qui y voient l’érosion d’un monopole d’État. Les historiens se voient de même dépossédés d’une partie de leur travail. Le pendant britannique du tourisme de mémoire : « Dark tourism » (tourisme obscur) illustre bien cette idée.

Cependant, selon Sandrine Lefranc, ce phénomène est au contraire l’unique chance pour ces politiques de mémoire de toucher largement les individus.

Comme l’illustrent les études menées pour Les Presses Universitaires de Sciences Po, il existerait des limites purement sociales à la réception des politiques mémorielles étatiques.

Le public des centres mémoriels de la Première Guerre Mondiale est essentiellement un public « expert », déjà informé sur les enjeux du conflit et issu des classes moyennes – supérieures.

Ainsi, face aux conclusions inquiétantes en France de « l’indice de tolérance » comment rempli l’objectif préventif de ces politiques avec une portée aussi restreinte ?

Les professionnels mémoriels non étatiques seraient ainsi peut-être, les plus à mêmes de convoyer le récit national.

De même, selon Laure Neumayer (History, memory and politics in Central and Eastern Europe), cette multiplication des acteurs non-institutionnels est concordant d’une multiplication des arènes mémorielles où « peuvent s’exprimer des demandes de réparations matérielles ou symboliques », notamment le Conseil de l’Europe et l’Union Européenne.

Qu’en est-il du projet européen ?

En dépit de dynamiques de « domestication politique » et d’une fragmentation tant géographique qu’actorielle, le projet européen aurait encore à notre sens, à espérer de ces politiques mémorielles.

Sarah Gensburger et Marie Claire Lavabre le rappellent : de nombreux historiens soulignent l’apport de cet héritage commun dans la construction de l’identité nationale (D’une « mémoire » européenne à l’européanisation de la « mémoire »).

La littérature affiche la volonté de se saisir, malgré les représentations nationales du passé de cette question pour « construire un jour un patrimoine mémoriel commun, qui aide chaque citoyen de l’Europe à se reconnaître à la fois comme original et solidaire au cœur d’un même ensemble » (Jeanneney et Joutard, 2003).

Les historiens tendent de même à identifier plusieurs socles et représentations partagée de cette mémoire (Droit 2007, Martin, 2009, François, 2012).

Bâtir une mémoire européenne inclusive et tournée vers le futur reste une entreprise ambitieuse mais nécessaire au vivre ensemble. Les manifestations du 11 Novembre l’ont rappelé.

Le premier de ses enjeux consiste à prendre conscience des « effets non intentionnels » des politiques de mémoire, tel que George Mink les a théorisés.

Le champ mémoriel reste en effet une arène caractérisée par des affrontements internes et des logiques de luttes entre ses agents.

Ainsi la Maison de l’Histoire Européenne, qui cherchait à montrer « la distinction des mémoires » est souvent la cible des citriques d’États membres qui se sentent spoliés par la représentation commune proposée dans cet espace.

Suivant cette réflexion, il s’agit d’un champ encore trop teinté d’une logique « top-down » (descendante) émanant des pouvoirs étatiques et visant à produire des effets sur un large public indifférencié.

L’Union Européenne, en tant qu’échelle et acteur émargent du champ mémoriel devrait tenter d’équilibrer les récits mémoriels, de faire émerger leurs zones d’ombres et leurs dynamiques de construction.

Comme nous l’avons exposé, cette dynamique pourrait reposer sur les acteurs mémoriels non-institutionnels. En effet, l’Union en nourrissant via des programmes créatifs ou culturels des logiques ascendantes (Bottom up) la multiplication des acteurs accompagnerait, à terme, la diversification des récits mémoriaux.

Faire de l’arène européenne, un espace d’expression, de dialogue, d’échanges serait une manière courageuse d’affronter les conflits mémoriaux et de souligner leur construction, récupération politique. Il serait intéressant d’étudier les effets sur un temps long sur la conception de l’identité européen, sur l’indice de tolérance d’une telle politique à l’échelle européenne.

Un autre « effet non intentionnel » des politiques mémorielles à éviter est l’effet boomerang de ces politiques. Aussi, pour Gérôme Truc une politique menée à l’échelle européenne pourrait renouveler des causes nationales, sans servir l’émergence d’une conscience transnationale.

L’adoption par le Parlement Européen d’une Journée européenne à la mémoire des victimes du terrorisme est d’abord le produit de luttes politiques internes à l’Espagne – et ne sert que ces dernières (Cairn).

De même, la mémoire liée à la date du 23 Aout abordée plus haut est globalement absente des société européennes occidentale. Pour George Mink, toute politique est vaine sans ces « gisements mémoriels » ré-activables.

La première guerre mondiale est responsable de18,6 millions de morts, 10 millions de réfugiés, 6 millions d’orphelins.

Destructeur d’empires, de frontières établies, d’économies, ce conflit aux 16 traités de paix ne peut se commémorer à travers une unique date arrangée par quelques états.

La création d’une telle mémoire collective doit se penser dans sa pluralité, ses dynamiques d’opposition, des dissonances. Elle ne serait de même se construire dans des espaces statiques et circonscrits.

Prévenir de potentiels futurs conflits en Europe appelle à regarder courageusement les responsabilités croisées de chaque belligérant – à encourager la circulation et les échanges des ensembles mémoriels.

Comme plusieurs l’ont demandé il serait enfin cruel de récupérer la souffrance des victimes à des fins purement politique et électoraliste.

Pour bâtir une union tournée vers le futur, il est et restera nécessaire de prendre conscience de ces expériences divergentes – socle d’un passé douloureux – mais commun.

Gabrielle Bernoville

Bibliographie :

GENSBURGER Sarah, LAVABRE Marie-Claire, « D’une « mémoire » européenne à l’européanisation de la « mémoire » », Politique européenne, 2012/2 (n° 37), p. 9-17. DOI : 10.3917/poeu.037.0009. URL : https://www.cairn.info/revue-politique-europeenne-2012-2-page-9.htm

JUDT Tony, Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945, Paris Fayard, 2010, chapitre 7 : « Guerres culturelles »

LOYER Emmanuelle, Une brève histoire culturelle de l’Europe, Editions Flammarion collection « Champs histoire », 2017, Chapitre 4 – Au Front comme à l’Arrière

MASSON Francis, “Entretien avec Georges Mink, sociologue de la mémoire”, Nouvelle Europe, Samedi 4 novembre 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1994, consulté le 14 novembre 2018

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