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Réalités et enjeux de l’industrie européenne

Comprendre, confronter, concrétiser

Réalités et enjeux de l’industrie européenne

CREDIT PHOTO @TOUTEL’EUROPE

 Un bref état des lieux des industries européennes :

A l’heure où les acteurs industriels, les facteurs de production et les débouchés de consommation se multiplient, il semble qu’évoquer un sujet comme celui de l’industrie européenne soit une gageure. Pourtant, c’est précisément parce que le monde économique contemporain connaît des changements rapides et profonds dans ses structures économiques et en particulier industrielles que se fait sentir la nécessité de circonscrire l’industrie européenne et d’évaluer les politiques industrielles européennes. 

Un regard panoramique, tout d’abord, nous révèle la prégnance traditionnelle de l’industrie dans les économies nationales en Europe ainsi que son extrême diversité. Toutefois, bien que l’industrie apparaisse comme un secteur économique incontournable, il est en perte de vitesse dans la majorité des pays industrialisés. En Europe, ce secteur représente aujourd’hui à peine 20% du PIB, contre 41% en Chine et 32% en Russie (chiffres de 2018). 

Par ailleurs, l’industrie européenne doit faire face à une concurrence accrue des économies émergentes notamment des pays asiatiques même si la fabrication industrielle européenne reste, en valeur, plus importante que celle de ses concurrents américain, chinois ou encore russe.

Les grandes échelles de valeurs souvent proposées au sujet de l’industrie que nous venons ici de rappeler ne doivent toutefois pas occulter la grande diversité des types d’industries développés au national, des politiques industrielles imposées au local et des enjeux industriels propres à chaque territoire. D’ailleurs, au vu des différences de nature et de spécialisation des industries nationales, il paraît plus approprié de parler « des industries européennes », au pluriel. 

En effet, en termes de points de PIB, la part de l’industrie dans la croissance nationale globale peut varier du simple au double. Ainsi, elle dépasse les 30% du PIB dans certains pays mais demeure à moins de 20% dans d’autres et relève de domaines variés selon les pays. 

En effet, si la production industrielle française repose sur la chimie, la pharmacie et l’agroalimentaire, celle de l’Allemagne se fonde bien davantage sur l’automobile et la construction mécanique et celle de la Pologne sur l’extraction minière et la sidérurgie. 

De ces disparités se dégage une première conclusion : le cœur industriel de l’Europe connaît une lente progression vers l’Est puisque là où les pays de l’Ouest de l’Europe diversifient leurs moyens de croissance notamment par une tertiarisation de leur économie, les pays d’Europe centrale et dans une moindre mesure orientale marque une dépendance importante à leur production industrielle et renforce cette dépendance en investissant surtout dans leur activité industrielle. Le tableau ci-dessous montre ce glissement progressif de l’activité industrielle de l’Europe vers sa partie orientale, géographiquement circonscrite entre la Bavière et sa traditionnelle et très stable industrie automobile et la Slovaquie et le Nord de la Hongrie.

        CREDIT PHOTO @Observatoiredes territoires.gouv.fr

Bien que les règles européennes de la concurrence tendent à harmoniser les réalités nationales, les politiques industrielles restent pour une large part l’apanage des Etats. C’est aussi ce que révèle ce tableau et ce qui permet de nuancer une vision très souvent monolithique et intégré des enjeux industriels de l’UE même si la Commission, notamment, reste force de proposition dans des domaines tels que le soutien à la recherche, au développement et à l’innovation pour promouvoir des entreprises européennes résilientes.

Comprendre les politiques industrielles européennes :

L’un des principaux écueils quand il s’agit de mettre en lumière les réalités et les grands enjeux liés à l’industrie européenne serait de l’essentialiser et d’en proposer une interprétation photographique, c’est-à-dire figée dans le temps et l’espace. Bien au contraire, notre démarche est ici d’identifier les processus qui sous-tendent les politiques industrielles et qui influencent des réalités industrielles diverses au sein de l’UE. De cette dernière idée de la grande diversité des appareils industriels en Europe découle, en corollaire, des spécialisations différentes. Ainsi, une politique industrielle nationale traditionnelle vise à spécialiser la production dans un ou plusieurs secteurs jugés porteurs et rentables. Ensuite, si on privilégie une vision dynamique de l’industrie et des politiques qui la font vivre et si possible se développer, un facteur externe entre en ligne de compte : le rapport aux autres industries et politiques industrielles à l’international, c’est-à-dire ce qui relève des politiques commerciales, concurrentielles et technologiques (recherche, innovation, développement). 

Ainsi,  une politique industrielle serait une politique de spécialisation dans un contexte de reconstruction de développement ou de modernisation.  C’est en fait une politique de développement fondée sur une stratégie nationale de spécialisation en mettant au service de ce projet tant les politiques macroéconomiques que les politiques commerciales, concurrentielles et technologiques. Au regard de cette définition, il n’y a pas de politique industrielle européenne dans la mesure où l’UE ne possède pas les attributs de la souveraineté. Pourtant, des politiques nationales de spécialisation industrielle existent même en économies ouvertes et globalisées. il n’y a donc pas eu de politiques industrielles selon la définition donnée plus haut mais pourtant des politiques qui étaient caractérisées comme telles : chapitre industriel de Maastricht, agenda de Lisbonne, projet d’Europe numérique 2015 ou encore l’action en faveur des PME.

On constate donc qu’il y a bien une action politique des institutions de l’UE pour la défense, la promotion et la croissance des industries européennes sans qu’une politique industrielle commune et planifiée ne soit visible.  La première des conséquences à cela est ce qui s’apparente à une volatilité politique européenne quant à la politique fixée selon l’environnement économique, politique et géopolitique donné. 

Elie Cohen, chercheur au CNRS et professeur à Sciences Po Paris, distingue quatre grandes périodes dans l’évolution des politiques industrielles européennes : une première période de prise de conscience d’un gap technologique avec les Etats-Unis et la Chine au cours des années 1970. Ensuite, la réponse apportée à ce décalage croissant avec les grandes puissances industrielles mondiales, concrétisée dans l’Acte unique et le traité de Maastricht avec l’affichage d’un programme ambitieux. Cette étape cruciale aurait selon Elie Cohen conduit logiquement à celle qui suit Lisbonne et son agenda industriel au cours de laquelle l’UE aurait cherché à se présenter comme une puissance industrielle (notamment dans l’économie du numérique). C’est une période qui se caractérise par un soutien financier important aux PME, un investissement dans les R§D et la mise en place de la Méthode ouverte de coordination. 

Pourtant les objectifs industriels fixés dans l’agenda de Lisbonne ne sont pas fixés et ainsi s’ouvre une quatrième et dernière période caractérisée par une tentative de définition d’une souveraineté européenne pour répondre aux échecs précédents et qui passerait par la protection d’une concurrence libre et non-faussée et la condamnation systématique de ce que les traités définissent comme « des abus de position dominante », question qui prend tout son sens à l’heure de la fusion avortée entre Siemens et Alstom. De cette périodisation, Cohen tire pour principale conséquence une incapacité chronique de l’UE à se penser comme une puissance et surtout à se fixer une politique industrielle viable et de long-terme, à la différence des grandes puissances américaine et chinoise.

La politique industrielle repose aussi sur la concurrence et sur ce thème, l’UE se révèle être un facteur de protection des entreprises dans bien des cas. En mettant fin aux ententes, Bruxelles agit pour la défense et dans l’intérêt des entreprises européennes. Par ailleurs, l’UE condamne aussi des auteurs extra-européens installés en Europe, ce qui a pour effet de protéger le marché intérieur (au total, la Commission a infligé 8 milliards d’euros de sanction à Google par exemple). Concernant le contrôle des concentrations, sur 7311 opérations contrôlées depuis 1990, seulement 29 ont été interdites, soit 0,4% du total. Donc, en réalité, le problème de l’UE n’est pas sa politique de concurrence mais sa politique industrielle comprise comme soutien à la R§D (11 milliards par an contre 550 pour les US et 470 pour la Chine). La fragilité européenne se trouve donc bien davantage dans l’investissement que dans un contrôle jugé excessif des entreprises.

CREDIT PHOTO : @EUROPEANCOMMISSION

Le tableau ci-dessus montre les investissements dans la recherche par pays, les différentes couleurs indiquant les domaines où se font ces investissements. Une démarche comparative révèle que les investissements dans la recherche en entreprise de la grande majorité des Etats membres de l’UE est nettement inférieure à celle consentie par des pays industriels extra-européens comme la Corée du Sud, le Japon, la Chine et les Etats-Unis. La faille dans le dispositif industriel européen semble donc le manque chronique d’investissement productif. Mais, même dans ce domaine, l’Europe peut se targuer de quelques réussites. Airbus en est une et non des moindres.

            Le cas d’Airbus est emblématique des politiques industrielles européennes à plusieurs égards. C’est à la fois l’image de la nécessaire coordination du couple franco-allemand dans toutes les politiques industrielles européennes d’envergure et montre également la propension des Etats-membres et de l’UE à soutenir l’investissement dans des entreprises qui sont déjà économiquement robustes et situées dans des secteurs de pointe. Ainsi, la Banque européenne d’investissement (BEI) a soutenu à hauteur de 1,6 milliards la Recherche et Développement (R§D) d’Airbus depuis 2011. C’est un investissement important mais qui reste assez modeste au regard des 53,6 milliards d’euros investis par la BEI depuis 2011 dans l’industrie (chiffres de la BEI).

Une autre source d’investissement non négligeable est celle issue d’acteurs extra-européens sous la forme d’Investissement direct étrangers (IDE) et à ce titre, la France a une place spéciale en Europe puisque c’est le pays qui en reçoit le plus, ce qui favorise son attractivité et dans une certaine mesure sa fragilité. En effet, 25% des IDE en Europe étaient, en 2018, dirigés vers la France, ce qui montre la grande porosité des frontières extérieures de l’UE. L’UE attire donc mais de façon différenciée et surtout dans ses secteurs industriels et dans ses Etats-membres où l’économie est la plus mature et la plus diversifiée : en France, en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas par exemple.

Présent et avenir des industries européennes :

Bien que les processus d’industrialisation soient différents d’un Etat-membre à l’autre, la communautarisation des politiques industrielles a eu pour effet, quoique lentement et selon des modalités variables dans le temps et dans l’espace, de créer les conditions d’apparition d’un appareil économique européen intégré. Ce phénomène de convergence réelle mais encore limité à certains secteurs comme l’industrie militaire, aéronautique et chimique, repose toutefois sur des coopérations internationales qui tendent à contredire l’idée d’une intégration communautaire croissante et sans atermoiement.

De ce constat se dégage deux paradoxes fondamentaux et explicatifs de l’industrie européenne : tout d’abord, bien que le centre de gravité de l’industrie européenne semble se déplacer vers l’Est,  les IDE et investissements et le soutien à la R§D se trouve davantage à l’Ouest.  

Ceci a pour effet principal de consolider le différentiel de développement industriel entre les Etats fondateurs de l’Ouest et les États centre-européens, tous anciennement sous domination soviétique, l’exception étant l’Autriche. Ainsi, tandis que l’Europe centrale reste très dépendante à une industrie primaire (sidérurgie et extraction minière notamment), les Etats plus à l’Ouest développe des secteurs industriels innovants, plus rentables mais moins productifs en quantité comme les technologies aéronautiques ou la chimie. Le deuxième paradoxe concerne les politique industrielles. Alors que la Commission tente de forger une politique industrielle européenne commune à tous ses Etats-membres fondée sur une politique de concurrence stricte et un investissement croissant dans la R§D, il semble bien que dans les secteurs les plus compétitifs de l’industrie européenne, ce sont plutôt les coopérations internationales du type Airbus et Ariane qui sont les plus à même de répondre aux défis de la compétition mondiale.

Vincent HOUPIN

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