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Tchétchénie : de l’irrédentisme à la soumission vis-à-vis de la Fédération de Russie ? Chronique d’une nation opprimée

Tchétchénie : de l’irrédentisme à la soumission vis-à-vis de la Fédération de Russie ? Chronique d’une nation opprimée

Crédits photo : Le télégramme

Bien qu’étant l’un des peuples les plus anciens du Caucase, les Tchétchènes n’ont pas de chronique de leur Histoire, faute de monument écrit. Tout, ou presque, de ce qui est connu de la Tchétchénie vient de légendes populaires locales ou de sources extérieures et notamment russes. Mais là où l’Histoire se montre parfois balbutiante voire orientée, la géographie, quant à elle, explique beaucoup d’un peuple et d’un territoire si mal connus.

La Tchétchénie avant la période soviétique : portrait d’un inconnu

La Tchétchénie recouvre 15000kms carrés (à titre de comparaison, c’est un peu plus grand que l’Ile-de-France) et compte 1,3 millions d’habitants.

De l’identité tchétchène ressortent deux éléments fondateurs et gage de cohésion interne : l’islam comme religion ultra-majoritaire d’une part et l’opposition traditionnelle à la Russie vue comme invasive et force d’occupation et de colonisation d’autre part.

Ces deux paradigmes trouvent une de leurs origines dans la révolte de 1785 menée par le cheikh Mansour qui a, durant un temps, tenu la dragée haute à la tsarine Catherine II de Russie avant d’être vaincu et capturé. La pression russe s’est ensuite poursuivie et renforcée tout au long du 19ème siècle, période marquée par une volonté russe de contenir les Tchétchènes dans les zones montagneuses du Caucase tout en favorisant la russification des plaines plus au nord.

A cette période est construite une ligne de défense par le général russe Ermolov dont la clef stratégique est la ville de Groznaïa qui est devenu plus tard la capitale tchétchène sous le nom de Grozny. Cette ligne s’est superposée aux fortes variations géographiques de la Tchétchénie, laissant les plaines du centre et du nord de la Tchétchénie actuelle sous le contrôle russe et les zones vallonnées et montagneuses du sud aux mains des clans tchétchènes.

Crédits photo : La documentation française

Toutefois, bien que la majorité de ceux-ci se trouvent confinés dans les montagnes par force et par volonté de ne pas s’assimiler aux populations russes du Nord, une élite tchétchène russifiée a progressivement fait sa place dans le commerce et en particulier celui du pétrole, s’adaptant au circuit économique russe.

La Tchétchénie durant la période soviétique : quand l’inconnu devient l’insoumis

Au moment des événements de fin 1917, tout le Nord-Caucase se proclame indépendant du pouvoir de Moscou. Toutefois, en Tchétchénie comme ailleurs, les Bolcheviks s’imposent et prennent le contrôle des organes de pouvoir. Une République socialiste soviétique se constitue dans la région tchétchéno-ingouche.

Cette entité ne présente pourtant aucun sens du point de vue local et culturel. Elle n’a de sens que pour l’administration centrale moscovite qui ne parvient pas à mettre fin aux mouvements sporadiques indépendantistes en Tchétchénie. Mais il faut attendre 1942 pour qu’une révolte armée massive intervienne contre le gouvernement russe de la région.

L’étincelle prend rapidement et il faut attendre le début des années 1960 pour que la flamme s’éteigne ; ce qui est principalement dû à la violence de la réaction des autorités soviétiques : bombardements et surtout déportations et exils. Ce sont ainsi plus de 300 000 Tchétchènes et Ingouches qui s’établissent par la force des choses au Kazakhstan et plus de 60000 en Kirghizie. La Tchétchénie disparaît.

C’est avec Khrouchtchev seulement et après 1957 que les Tchétchènes et les Ingouches se sont vu octroyer le droit de revenir sur leurs terres et la recréation d’une communauté autonome dans le Nord-Caucase alors que leur territoire avait été partagé entre Géorgie, Ossétie et Daghestan.

Ce retour a eu deux conséquences immédiates majeures : l’installation de Tchétchènes à Grozny qui se sont donc russifiés et le départ de nombreux Russes de cette même ville vers le nord. Chose étonnante : le retour permis par Moscou n’a pas modifié la perception du pouvoir russe par les Tchétchènes. Celui-ci est considéré jusqu’à la fin de la période soviétique et au-delà comme un pouvoir de l’étranger, oppressif et colonial.

La Tchétchénie post-soviétique : de l’insoumis à l’ennemi

Un mois avant la chute finale de l’URSS, des indépendantistes tchétchènes se lèvent contre le pouvoir tutélaire de Moscou. Ce sont là les prodromes des deux guerres dites tchétchènes (1994-1995et 1999-2000) qui ont marqué l’Histoire et les mémoires par leur intensité et leur violence.

Deux éléments explicatifs s’en dégagent : d’abord l’exemple des républiques transcaucasiennes qui se sont libérées par leurs propres forces du joug soviétique en 1991 a fortement influencé la prise d’initiative des nationalistes tchétchènes. Ensuite, et en cela le cas tchétchène fait figure d’avant garde et de cas isolé simultanément, les problèmes écologiques dus à la pollution provoquée par l’industrialisation très concentrée de la ville de Grozny ont aidé le mouvement nationaliste. En effet, le processus d’industrialisation mené tambour battant par les autorités fédérales a eu pour effet la concentration de la production industrielle à Grozny et également l’appauvrissement voire même l’épuisement du sous-sol tchétchène.

Par ailleurs, l’agriculture s’est trouvée de plus en plus délaissée au profit des activités d’extraction du pétrole et de l’industrie chimique, conduisant nombre de Tchétchènes sans qualification à partir vers le Nord en quête de travail. On constate donc que les raisons du soulèvement nationaliste tchétchène sont multiples et tout autant sociales que politiques ou historiques.

Avant même la fin de l’URSS, un conflit oppose Moscou aux séparatistes tchétchènes. Celui-ci se conclue sur une demi-victoire de ces derniers et l’élection du général Doudaiev comme leur président et dès novembre 1990, un congrès réuni à Grozny proclame la souveraineté de la Tchétchénie. Cet épisode est le prologue des deux guerres qui voient s’affronter Tchétchènes et Russes dans la dernière décennie du 20èmesiècle. Mais ce n’est qu’une demi-victoire car les forces tchétchènes se scindent en deux tendances antagonistes : celle des libéraux-modérés et celle des nationalistes radicaux. L’importance de l’opposition entre ces deux tendances n’est pas à minorer si l’on considère que la frange la plus modérée des nationalistes est au pouvoir en Tchétchénie depuis 2003.

Depuis 2003, un retournement de situation

Le comportement politique des rebelles les plus modérés et parmi eux celui du clan Kadyrov peut être, fort à propos, qualifié d’opportuniste. En effet, la ligne modérée des nationalistes, incarnée par le clan d’Akhmad Kadyrov arrive au pouvoir en 2003, ce qui permet de mettre fin à un conflit qui semblait interminable mais au prix d’un renforcement de l’antagonisme interne à la communauté tchétchène.

Celui-ci atteint son paroxysme lorsque le président Kadyrov est assassiné, le 9 mai 2004, par une explosion lors d’un rassemblement national qui a été le fait d’un groupe islamiste tchétchène favorable à une indépendance totale et sans condition fondée sur un islam sans concession.

Cette dislocation des intérêts en Tchétchénie, entre des dissidents nationalistes refusant toute concession et des nationalistes de plus en plus modérés à l’égard de la Russie est un phénomène circonscrit aux limites de cette région et ne se retrouve pas dans les autres régions du Caucase Nord.

Ainsi, peu après que la Tchétchénie a déclaré son indépendance vis-à-vis de Moscou, la région de l’Ingouchie réaffirmait son attachement au centre fédéral. Pourtant, on constate bien que le nationalisme tchétchène s’est morcelé au moment d’établir un pouvoir stable et légitime.

Par conséquent, c’est paradoxalement la faiblesse de la réaction du pouvoir fédéral russe au moment du soulèvement tchétchène qui a contribué à la fois à la mise en place d’un pouvoir autoproclamé et autonome en Tchétchénie et au morcellement des nationalistes. Cette faille sans précédent a été exploitée par Moscou, sur fond de morcellement clanique, pour favoriser les rebelles les plus modérés, allant même jusqu’à faire d’Akhmad Kadyrov, le président de la république tchétchène.

L’Histoire a été doublement ironique en ce point : d’abord c’est un ancien chef de clan indépendantiste et donc opposé à la tutelle russe que le Kremlin a désigné comme chef du gouvernement tchétchène en 2000 (avant d’être élu président en 2003) ; en outre, Kadyrov n’a pas réussi à rassembler le peuple tchétchène qui le considérait, pour une part, comme un traître à la solde des Russes.

Après son assassinat, Moscou qui craint de nouvelles instabilités, favorise Alou Alkhanov qui devient président de la Tchétchénie en 2004, poste qu’il occupe jusqu’en 2007. Celui-ci présente l’avantage et l’inconvénient d’avoir combattu aux côtés des forces fédérales (donc contre ses compatriotes tchétchènes) pendant la première guerre de Tchétchénie, participant notamment à la défense de Grozny.

Candidat idéal pour Moscou, puisqu’il était à la fois tchétchène et fédéraliste, il a démissionné trois ans après avoir été investi ; d’aucuns évoquent des pressions notamment celles de son Premier Ministre, Ramzan Kadyrov… le fils d’Akhmad, qui jouissait de la renommée de son père et du soutien des médias tchétchènes. Les luttes intestines entre le président et son Premier Ministre, bien que connues, demeurent encore obscures dans leur dénouement et dans leur influence sur la démission d’Alkhanov.

Toujours est-il qu’en 2007, il ne fait aucun doute que Ramzan Kadyrov serait le prochain président. De surcroît, il semble dès lors que la politique de Moscou en Tchétchénie consiste à soutenir le clan ayant le plus d’ascendant sur les autres : ce fut celui des Kadyrov malgré leur opposition vis-à-vis des nationalistes islamistes les plus radicaux.

Depuis 2007, Ramzan Kadyrov semble être la figure emblématique de la Tchétchénie. Se constitue autour de sa personne une zone d’ombre et de silence. De son régime autoritaire dont les observateurs extérieurs ne savent que très peu de choses, ressort une atmosphère lourde.

Crédit photo : The guardian

L’ONG russe de défense des droits de l’Homme « Mémorial » dirigée par Oleg Orlov et quelques médias indépendants russes ont enquêté sur la situation sociale et politique tchétchène. Certains y ont laissé la vie, assassinés. Ce fut le cas de Natalia Estemirova ou encore de la célèbre journaliste Anna Politkovskaïa. Les rivalités internes en Tchétchénie ont, par ailleurs, laissé place à un pouvoir personnel de Kadyrov, sans partage ni concession. Les opposants politiques ou médiatiques sont souvent éliminés et toujours menacés de l’être. Ce pouvoir autocratique qui ne profite que de façon inégale aux populations tchétchènes (nombreux sont ceux qui n’ont pas l’eau courante, même à Grozny, la capitale) pose également la question du comportement ambigu des autorités russes qui semblent préférer un régime quasi-dictatorial mais capable de stabiliser la région tchétchène à une démocratie instable et soumise aux aléas des guerres de clans.

Vincent Houpin

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