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Atlantique Nord : L’UE dans l’Atlantique Nord, une bagarre de poissonniers

Atlantique Nord : L’UE dans l’Atlantique Nord, une bagarre de poissonniers

Figure1: (c) SPP Häfen

Nous sommes en 2018 après Jésus-Christ. (Presque) toute l’Europe est unie à Bruxelles… Toute ? Non ! Un petit village d’irréductibles îles septentrionales résiste encore et toujours à l’intégration communautaire…

Situé à cheval entre l’Europe et l’Amérique, l’Atlantique Nord a toujours été une zone de tensions géostratégiques. Il s’agit de l’espace maritime qui court des côtes de la Norvège et des Îles Britanniques à l’Est jusqu’au Groenland à l’Ouest, en passant par l’Islande et les Îles Féroé et Shetland. La première remarque que l’on puisse faire est que tous ces pays ont été, à un moment plus ou moins tardif de leur histoire, sous la souveraineté du Danemark. L’Islande n’a acquis son indépendance qu’en 1944, et le Groenland comme les Îles Féroé continuent d’être soumis à un régime d’autonomie relative au sein du Royaume. Dès lors, cet espace nous apparaît comme profondément européen en ce qu’il est très influencé par la culture nordique et scandinave, et leur intégration progressive à l’Union européenne semble logique au vu de leur histoire et de leur position géographique.

Or, il est étonnant qu’avec le Brexit, le seul pays qui continuera d’être membre de l’Union européenne dans l’Atlantique Nord est l’Irlande, pays de culture celtique. Alors, on peut se demander pourquoi est-ce que qu’une zone presque entière de l’Europe n’est pas membre de l’UE ? La réponse est dans le poisson.

La pêche n’est pas un problème récent dans les relations diplomatiques des États de la zone. Dans les années 1950-1970, les « Guerres de la Morue[1] » avaient opposé le Royaume-Uni à l’Islande sur les droits de pêche britanniques dans les eaux territoriales islandaises. Ce différend emblématique des crises internationales du droit de la mer a finalement été résolu par l’institution de la règle des 200 miles nautiques pour la délimitation de la ZEE maritime d’un État[2]suite aux menaces de l’Islande de se retirer de l’OTAN en 1976.

Le fait est que l’économie de l’Atlantique Nord est très dépendante du secteur halieutique, et ce pour diverses raisons. On peut souligner la très faible population de ces États par rapport à leur taille : le Groenland ne compte qu’une cinquantaine de milliers d’âmes, l’Islande 350 000 et la Norvège, seul État continental de la zone, à peine cinq millions. En proportion donc, la pêche forme une très large part de l’emploi, du PIB et, surtout, des exportations. Les productions halieutiques ne forment pas moins de 89% du total des exportations du Groenland, pays au solde commercial extrêmement déficitaire, alors même qu’on sait aujourd’hui que ce vaste désert de glace recèle d’immenses ressources minières et pétrolières inexploitées[3]. Or, les déficits commerciaux sont aujourd’hui l’obstacle central à l’accession du Groenland à l’indépendance, revendication majoritaire dans la population.

Le problème qui est suscité par cet état de fait est que l’UE s’est dotée, en 1983, d’une politique commune de la pêche, sous la pression des ONG écologistes et des droits des animaux. L’engagement de personnalités telles que la Française Brigitte Bardot a mené à une prise de conscience des conditions de pêche d’espèces menacées de disparition, tels que les phoques ou les baleines. Or, l’exploitation de ces ressources était une des plus importantes sources de revenu des populations arctiques. Il faut savoir qu’aujourd’hui, la Norvège, l’Islande et le Japon sont les derniers États à pratiquer la chasse à la baleine, activité réprouvée par la communauté internationale (des communautés Inuit continuent également de les chasser avec leurs pratiques traditionnelles dans le pourtour arctique).

On comprend donc bien pourquoi ces États refusent encore et toujours de rentrer dans l’Union européenne. L’instauration des quotas de pêche et l’interdiction de pêcher certaines espèces est la cause essentielle de la sortie du Groenland des Communautés européennes en 1985. La Norvège a refusé à deux reprises, par référendum, de devenir membre de l’UE. L’adhésion à l’UE fait figure d’arlésienne de la vie politique islandaise ; le pays a gelé sa candidature en 2013 sur fond de crise financière et diplomatique. La récente montée des sociaux-démocrates de Samfylkinginet les libéraux de Viðreisn, qui en ont fait un axe central de leurs programmes, contre le Sjálfstædisflokkurin conservateur et le Framsóknarflokkurinagrarien au pouvoir de manière presque continue depuis 1944, illustrent ces fortes tensions au sein de la société islandaise actuelle.

Bref, la question de la pêche dans l’Atlantique Nord est un exemple frappant des tensions qui entourent la conciliation nécessaire des politiques économiques et environnementales. Les problèmes liés à la surpêche sont nombreux, comme on le voit avec la dépopulation accélérée des fonds marins à l’heure de la sixième extinction biologique de masse. Pour autant, le manque de solutions alternatives ne permet pas d’offrir aujourd’hui à ces pays un modèle écologique de développement. La preuve en est faite au Groenland, dont le gouvernement réfléchit très sérieusement à exploiter les immenses réserves d’hydrocarbures du territoire afin d’obtenir son indépendance vis-à-vis du Danemark. Ainsi, d’immenses pans de l’Europe géographique échappent à l’influence de l’Europe politique. Une solution doit être apportée pour fortifier la position stratégique et diplomatique de l’UE dans la zone. Pour cela, nous avons à mener une réflexion sur un mode de production qui permettrait de concilier un haut niveau d’emploi avec l’équilibre de la balance commerciale et la préservation de l’environnement maritime des États de l’Atlantique Nord.

David BIANCHINI

Pour plus d’informations :

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre de_la_morue

[2] La règle de la ZEE a été reconnue pour la première fois à l’égard de l’Islande, qui a gagné toutes les Guerres de la Morue successives. Elle fut définitivement entérinée par la Convention de Montego Bay de 1982 sur le droit de la mer, et est désormais un principe reconnu du droit international public.

[3] « Selon l’Institut de géophysique américain (USGS), plus d’un cinquième des réserves d’hydrocarbures encore non découvertes dans le monde se situent au nord du cercle polaire. Localisées à 84% en mer, elles représenteraient 13% des ressources planétaires de pétrole et 30% des réserves de gaz naturel. Les eaux autour du Groenland recouvriraient selon ces estimations 51 milliards de barils de pétrole, dont 17 milliards entre l’ouest de l’île et l’est du Canada et 31,4 milliards au nord-est de l’immense territoire arctique. » (Le Groenland, nouvel Eldorado des compagnies pétrolières ?Agence France-Presse in 20 Minutes du 18/02/11)